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	<title>NSAE &#187; Entretien avec&#8230;</title>
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	<description>Non pas une autre Eglise, mais une Eglise autre, pour faire de nos vies un chemin de foi</description>
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		<title>Pourquoi l’oligarchie financière ne veut pas de l’économie sociale</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Feb 2012 16:43:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Par Ivan du Roy Les ravages du capitalisme financier remettent au goût du jour « l’économie sociale ». L’idée de créer des sociétés coopératives, où l’actionnaire ne prédomine plus, se répand de nouveau parmi les salariés. Les associations rassemblant consommateurs et producteurs se multiplient pour contourner les grands groupes. Les banques éthiques suscitent un regain d’intérêt… D’où [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Ivan du Roy </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les ravages du capitalisme financier remettent au goût du jour « l’économie sociale ». L’idée de créer des sociétés coopératives, où l’actionnaire ne prédomine plus, se répand de nouveau parmi les salariés. Les associations rassemblant consommateurs et producteurs se multiplient pour contourner les grands groupes. Les banques éthiques suscitent un regain d’intérêt… D’où vient cette « économie sociale » ? Peut-elle constituer une alternative au système économique actuel ?</em></strong></p>
<p><strong>Entretien avec Jean-Philippe Milesy, délégué général de la coopérative Rencontres sociales.</strong></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Coopératives.jpg"><img class="size-full wp-image-5987 aligncenter" title="Coopératives" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Coopératives.jpg" alt="" width="312" height="240" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Basta !</em></strong><strong> </strong> : <strong>D’où vient « l’économie sociale » ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jean-Philippe Milesy  [<span style="text-decoration: underline;">1</span>] :</strong> Historiquement, l’économie sociale se constitue en réaction au libéralisme économique de la Révolution française et des régimes suivants. La loi Le Chapelier (promulguée en juin 1791) interdit tout groupement de citoyens, d’ouvriers ou de paysans. Au départ, les formes d’économie sociale sont des démarches pragmatiques de citoyens, dans un quartier ou sur un territoire donné, pour mettre en commun le peu qu’ils ont : capacité de travail, outils, épargne, inventivité&#8230; Une des premières sociétés de secours mutuel s’appelle « Le sou du linceul » : des gens d’un quartier qui réunissent leurs maigres économies pour éviter qu’on enterre les leurs comme des chiens. Cela renvoie à la Chanson des Canuts. C’est l’essence de l’économie sociale : des réponses collectives immédiates à un besoin social non satisfait. Des artisans mettent en commun leurs outils, d’autres leur pécule pour pratiquer le crédit, alors réservé aux grandes entreprises. Autre exemple : dans les fabriques, le système de l’économat assujettit les travailleurs au magasin de l’entreprise. Les employés doivent y acheter les produits dont ils ont besoin – une manière pour le patron de récupérer leurs salaires. En réaction, des circuits courts sont mis en place, qui permettent aux travailleurs d’aller se fournir chez des paysans et industriels pour ne plus dépendre des prix fixés par le patron.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Qui sont les initiateurs de ce mouvement ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’économie sociale est alors portée par des militants, partisans du fouriérisme (de Charles Fourier et de son idée de phalanstère, ndlr), de Proudhon (qui incarne l’un des courants de l’anarchisme, ndlr), des socialistes utopistes, des chrétiens sociaux issus du mouvement ouvrier, et même des bourgeois, voire des petits aristocrates, en rébellion contre le capitalisme manufacturier et le libéralisme financier. Ces structures pragmatiques et dispersées vont assurer leur pérennité grâce à l’idée de fédéralisme lancée par Proudhon ou le penseur anarchiste Élisée Reclus. On assiste à des regroupements de caisses de crédit, d’associations de secours mutuel, comme la Société d’épargne de crédit mutuel des ouvriers relieurs à Paris avec le socialiste Eugène Varlin, et d’associations ouvrières de production. Des structures fédérées suffisantes pour peser, et qui annoncent la création des syndicats [<span style="text-decoration: underline;">2</span>]. La liberté, l’égalité et la solidarité constituent leurs principes communs : la libre création, avec des citoyens qui, librement, se regroupent ; la démocratie, avec le principe un homme égale une voix, indépendamment de sa fortune ; et l’impartageabilité des résultats, vers des détenteurs du capital, par exemple.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi les mouvements progressistes et révolutionnaires qui émergent au sein du mouvement ouvrier au XIXe siècle ne portent-ils pas pleinement cette économie sociale ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les deux courants majeurs du mouvement ouvrier – marxiste et anarchiste – adoptent des attitudes ambiguës envers l’économie sociale. Ils reconnaissent l’intérêt du mouvement mais portent des jugements très sévères sur la perte d’énergie qu’induirait, selon eux, l’économie sociale : le temps que les ouvriers passent à monter ces structures est autant de temps qui n’est pas consacré à la lutte contre le capital. En parallèle, l’État, dès Napoléon III, tente de capter ces structures, de les institutionnaliser. Certains courants du mouvement ouvrier, autour du socialiste Jules Guesde, par exemple, considèrent que seul l’État peut assurer la régulation, la laïcité… La conquête de l’État devient donc la priorité. Et c’est un débat qui perdure encore aujourd’hui. Le soutien à de nouvelles formes d’économie sociale n’est pas vu comme un levier principal du changement par la gauche.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Et ensuite ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Durant tout le XXe siècle, l’économie sociale va s’isoler et s’institutionnaliser, malgré les « coopératives rouges » créées dans les années 1920 ou les coopératives ouvrières relancées sous le Front populaire en 1936. À la Libération, on peut dire que l’économie sociale « rate le coche ». Le Conseil national de la Résistance n’y fera guère référence. Si les gaullistes, les démocrates chrétiens et les communistes n’ont alors aucune idée de ce qu’est l’économie sociale, c’est aussi parce qu’une partie des notables du mouvement se sont compromis sous le régime de Vichy, en cédant au corporatisme et à la solidarité nationale. L’économie sociale va ensuite subir les remous de la guerre froide, la CGT y est marginalisée. Elle retrouve un peu de force dans les années 1970 avec l’arrivée de la deuxième gauche, porteuse des idées du christianisme social, notamment dans le monde rural, où la tradition de coopération est encore vivace. Les coopératives agricoles ne sont pas encore devenues des multinationales agroalimentaires, la vie démocratique y est alors présente. Des initiatives comme Lip jouent un rôle dans cette renaissance. La CGT s’ouvre aux coopératives de luttes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment expliquer le regain d’intérêt actuel pour l’économie sociale, en particulier pour les sociétés coopératives (Scop), médiatisée par les tentatives de reprise des entreprises SeaFrance ou Fralib par leurs salariés ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, la destruction de l’État providence, ou de l’État du compromis social, la dislocation des mesures héritées du Conseil national de la Résistance et la domination du capitalisme financier la remettent au goût du jour. Le fait que des entreprises pourtant bénéficiaires soient lâchées par leurs actionnaires invite à réagir. Mais il n’est pas toujours sûr que ces entreprises puissent demeurer rentables en dehors d’un groupe capitaliste, qui leur facilite les accès au marché.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelles sont les conditions d’une reprise en coopérative ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Trois conditions sont nécessaires : l’engagement des salariés, la démocratie et une dose de réalisme économique. Il semble que ces conditions n’étaient pas réunies dans le cas de SeaFrance. Une Scop n’est pas un îlot de socialisme. Elle se situe sur un marché, doit produire quelque chose qui se vend, avoir la confiance de ses clients. Dans ce cadre, la transformation de PME en coopérative est plus réaliste. Les grosses entreprises, c’est plus difficile. Mais cela peut fonctionner : Chèque Déjeuner face à Sodexo, ou Acome dans la fibre optique. Ce n’est pas un modèle, mais chaque fois une aventure humaine recommencée. Les Scop ont besoin d’un soutien populaire. L’économie sociale est avant tout un élan collectif, ce que l’on a tendance à oublier. Ce n’est pas un leader charismatique, avec des gens qui suivent.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’économie sociale peut-elle faire du travail un vecteur d’émancipation, dans un contexte où les conditions de travail et l’emploi se dégradent ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il existe une ambiguïté vis-à-vis des salariés. À part les Scop, au sein desquelles les salariés sont eux-mêmes sociétaires, toutes les organisations de l’économie sociale sont dans un rapport classique de subordination. La Macif ou la MGEN sont des mutuelles entre sociétaires – leurs adhérents –, pas entre salariés. Même s’ils y sont globalement mieux traités que dans une entreprise d’assurance privée, ils ne participent pas au processus politique de l’économie sociale. Les salariés d’un comité d’entreprise ne bénéficient pas forcément des avantages du CE. À l’intérieur de ces entreprises, la lutte des classes existe : il y a des syndicats, des institutions représentatives du personnel.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le mouvement associatif est pourtant très peu syndiqué…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans le monde associatif, c’est plus compliqué. D’abord parce qu’une association est contrainte par ses recettes. Ensuite parce qu’une partie des dirigeants du monde associatif estiment – leurs structures agissant pour le bien commun – que les salariés doivent prendre une part de la souffrance de leur public. Du coup, on vit parfois dans une certaine économie de la misère : <em>« Ne vous attendez pas à être bien payés »</em>, répète-t-on aux salariés. L’institutionnalisation des associations par les pouvoirs publics pèse aussi sur la gestion des ressources humaines. La contractualisation par appel à projets aggrave le phénomène et favorise le « moins-disant » social. Trop d’associations dépendent de la commande publique. C’est dangereux. Il suffit que le maire change et une association est obligée de se séparer brutalement d’une partie de ses salariés, sans avoir les moyens de mettre en place un plan social. Tout cela accroît la précarité. En l’absence de réserves ou de fonds de roulement, la sortie de crise est souvent catastrophique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’économie sociale ne peut-elle survivre qu’en marge du secteur concurrentiel ou peut-elle incarner une réelle alternative ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il existe une économie sociale de transformation et une économie sociale conservatrice à l’abri de ses statuts, comme certaines coopératives agricoles ou les coopératives de la grande distribution, tel le groupe Leclerc (une coopérative de commerçants) : des regroupements de patrons qui peuvent adopter le même comportement prédateur que certaines multinationales. L’oligarchie financière ne veut pas de l’économie sociale. Laisser se développer des entreprises fondées sur autre chose que la recherche du profit maximum des actionnaires n’est pas envisageable. En Allemagne, le tissu de PME subsiste pour l’instant grâce aux règles anciennes du compromis social. Si l’économie sociale se développait trop, le modèle du management unique – où le travail est la plaie et où tout retour sur investissement à moins de deux chiffres est jugé minable – serait remis en cause. Et le système des financiers serait vicié. Pour le patronat comme pour certains politiques, l’idée d’un pluralisme économique est donc intolérable. L’économie sociale est donc acceptée seulement comme une économie subsidiaire. Elle montre que l’alternative est possible, mais n’est pas en son état actuel l’alternative elle-même.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Cette économie sociale compte également des acteurs financiers importants (Crédit agricole, groupe Caisse d’Épargne-Banque populaire, Crédit mutuel…). Sont-ils si différents que les acteurs bancaires classiques, pointés du doigt depuis le début de la crise ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au sein du Crédit agricole, on assiste à une certaine tension entre les hypercapitalistes de Crédit agricole SA (société anonyme) face aux élus et aux équipes qui viennent de la Fédération nationale du Crédit agricole (l’instance de réflexion, d’expression et de représentation des Caisses régionales, ndlr). Idem au Crédit mutuel ou au sein du groupe Caisse d’Épargne-Banque populaire, où l’arrivée de François Pérol il y a deux ans <a href="http://www.bastamag.net/article524.html">a tendu la situation</a>. Le Crédit mutuel et les banques populaires se sont mis à communiquer sur leur statut d’économie sociale. Ils ont donc conscience que s’en revendiquer favorise leur implantation et la fidélité de leurs clients. Ils ne peuvent pas affirmer que leurs sociétaires occupent une place dominante sans leur donner un peu de pouvoir. Quand la Maif choisit le slogan « assureur militant », cela change la donne et infléchit nécessairement, et dans le bon sens, les pratiques. Ils ne peuvent pas rester dans la schizophrénie. Et si revendiquer les principes de l’économie sociale peut être un avantage compétitif, pourquoi s’en priver ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1 salarié français sur 10 travaille dans l’économie sociale (2,3 millions de salariés). Pourquoi ses structures représentatives sont-elles si peu présentes dans le débat public, à l’image du Ceges (Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale), invisible face au Medef ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au sein du collège patronal, où il se présentait pour la première fois aux élections prud’homales de 2004, l’AES, un groupement d’entreprises de l’économie sociale, réalise 9 % des voix, avec seulement trois syndicats d’employeurs et sans les grandes instances de l’économie sociale. Le Medef n’a pas apprécié. En 2008, l’AES, avec cette fois l’appui du Ceges, passe de 9 % à 19 %, et ce, sans le secteur agricole et sans les banques coopératives qui restent au Medef. Cela signifie que des entrepreneurs capitalistes ou des artisans votent en faveur des listes de l’économie sociale pour marquer leur opposition au Medef. Il serait donc légitime que les employeurs de l’ES détiennent 20 % des sièges patronaux dans tous les dispositifs paritaires dans lequel l’État est impliqué. Or, le Medef refuse obstinément et revendique le monopole de la représentation patronale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Selon vous, l’économie sociale est-elle davantage présente dans le débat politique, en particulier à l’occasion de l’élection présidentielle ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Quelles que soient les arrière-pensées politiques, la reconnaissance de l’économie sociale progresse. À gauche, les équipes de chaque candidat qui travaillent sur le sujet se sont renforcées. La vision que l’État devait tout régler est en train d’évoluer, y compris au Front de gauche. Même l’UMP compte un délégué à l’économie sociale, ce qui n’était pas le cas auparavant. De leur côté, les collectivités locales ont tendance à regarder plus attentivement ceux qui travaillent sur le lien social, face au démembrement des services publics. Cela les force à interroger le modèle étatique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quel est le rôle de Rencontres sociales dans ce contexte ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://rencontres-sociales.org/">Rencontres sociales</a> est une boîte à outils pour susciter les coopérations entre les diverses maisons de l’économie sociale, et les secteurs du mouvement social et syndical, avec une vision d’une économie sociale transformatrice de la société. Pour prendre deux exemples, nous travaillons sur de nouvelles formes de restauration collective sociale, à partir d’un travail avec la CCAS (Caisse centrale d’activités sociales des industries électriques et gazières) et avec un certain nombre d’acteurs qui cherchent à échapper au cartel constitué par les grandes sociétés financières qui œuvrent dans le secteur de la restauration collective (Sodexo, Elior et Compass). Avec la mutuelle Chorum, nous travaillons à mettre en place des activités de loisirs et de vacances sociales et culturelles pour les salariés d’associations, de TPE et de PME qui ne bénéficient pas de comités d’entreprise.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Recueilli par Ivan du Roy</strong></p>
<p style="text-align: right;" align="right">2 février 2012</p>
<p><strong>Notes</strong></p>
<p>[<span style="text-decoration: underline;">1</span>] Délégué général de la coopérative <a href="http://rencontres-sociales.org/">Rencontres sociales</a>.</p>
<p>[<span style="text-decoration: underline;">2</span>] La Fédération parisienne des sociétés ouvrières constitue le noyau de la future CGT, créée en 1895.</p>
<p><strong>Source</strong> : <a href="http://www.bastamag.net/auteur2.html">http://www.bastamag.net/auteur2.html</a></p>
<p><strong><a href="http://www.bastamag.net/article2096.html">Soutenir BASTA</a>, </strong>média libre.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		</item>
		<item>
		<title>« Le marché  gouverne »</title>
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		<pubDate>Thu, 26 Jan 2012 12:32:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[En confiant les clés de la crise aux financiers, en écoutant  trop les agences de notation, en renonçant à une autre politique, les gouvernements européens mettent en péril la démocratie. Entretien avec André Orléan, économiste « atterré. Propos recueillis par Frédéric Joignot La politique ne se fait pas à la corbeille&#8221;, lançait le général de Gaulle [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><em><strong>En confiant les clés de la crise aux financiers, en écoutant  trop les agences de notation, en renonçant à une autre politique, les gouvernements européens mettent en péril la démocratie.</strong></em></p>
<p><strong>Entretien avec André Orléan, économiste « atterré.</strong></p>
<p>Propos recueillis par Frédéric Joignot</p>
<p style="text-align: justify;">L<em>a politique ne se fait pas à la corbeille&#8221;</em>, lançait le général de Gaulle le 28 octobre 1966 quand la Bourse plongeait, après avoir exagérément monté, en 1962. L&#8217;économiste André Orléan, directeur de recherche au CNRS, rappelle cette formule pour montrer, dans un entretien au <em>Monde</em>, que le pouvoir politique est aujourd&#8217;hui assujetti aux décisions des marchés financiers. De la même façon, il trouve <em>&#8220;disproportionné&#8221;</em> l&#8217;affolement qui a suivi la dégradation de la note de la France par l&#8217;agence de notation Standard &amp; Poor&#8217;s.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Empire-de-la-valeur-refonder-l-economie.jpg"><img class="size-full wp-image-5918 aligncenter" title="Empire-de-la-valeur-refonder-l-economie" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Empire-de-la-valeur-refonder-l-economie.jpg" alt="" width="211" height="270" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">André Orléan, 61 ans, vient de recevoir le prestigieux prix Paul-Ricoeur pour son ouvrage <em>L&#8217;Empire de la valeur. Refonder l&#8217;économie</em> (Seuil, 2011). Il déploie dans ce livre une critique de fond des économistes &#8220;néoclassiques&#8221;, qui veulent faire croire à l&#8217;<em>&#8220;objectivité&#8221;</em> des valeurs financières, quand lui décrit un système subjectif. Pour éviter les fausses évaluations, les crises et les krachs cycliques, mais aussi les politiques de rigueur imposées aux populations, André Orléan affirme qu&#8217;il faut repenser la notion de valeur, en comprendre les limites, redonner sa force au pouvoir politique.</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est pour s&#8217;atteler à cette réflexion qu&#8217;André Orléan préside l&#8217;Association française d&#8217;économie politique (AFEP), qui milite pour le pluralisme dans l&#8217;enseignement et la recherche en économie. Il est aussi un des quatre signataires du <em>Manifeste d&#8217;économistes atterrés </em>(éd. Les liens qui libèrent, 2010), qui remettent en cause la politique de l&#8217;Union européenne dans le traitement de la dette souveraine. Le quatuor vient de publier aussi <em>Changer d&#8217;économie ! Nos propositions pour 2012</em> (éd. Les liens qui libèrent).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Qui gouverne en Europe ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans la zone euro, c&#8217;est le marché. Le pouvoir politique se conforme à ses priorités et craint ses évaluations. On le voit encore avec la dégradation de la note de la France par Standard &amp; Poor&#8217;s. En même temps, le marché financier est un souverain profondément erratique et incohérent. Il n&#8217;est jamais satisfait, comme on le constate avec ces politiques de rigueur qui s&#8217;accompagnent d&#8217;une croissance faible, elle-même source de nouvelles difficultés. Au final, on a l&#8217;impression que, dans la zone euro, la confiance ne reviendra jamais.</p>
<p style="text-align: justify;">Historiquement, la primauté du politique, c&#8217;est-à-dire sa capacité à encadrer les intérêts financiers, a eu comme instrument essentiel la banque centrale. Il ne faut pas perdre de vue cette réalité : c&#8217;est par le biais de la puissance monétaire qu&#8217;il a été possible de faire prévaloir l&#8217;intérêt collectif. Mais cela suppose que la banque centrale soit placée sous l&#8217;autorité du pouvoir politique. C&#8217;est ce qu&#8217;on constate dans les grandes démocraties. Cependant cette architecture, qui a fait ses preuves, n&#8217;a pas été adoptée par la zone euro. Une Banque centrale européenne (BCE) coupée du politique est une très mauvaise chose. Elle est, en elle-même, l&#8217;expression d&#8217;une crise très profonde de la démocratie européenne, de son impuissance congénitale.</p>
<p style="text-align: justify;">D&#8217;ailleurs, il serait plus exact de dire que l&#8217;autonomie radicale de la banque centrale, plus que le résultat d&#8217;une doctrine, est la conséquence du fait qu&#8217;il n&#8217;existe pas de facto de souveraineté européenne. Car l&#8217;histoire montre qu&#8217;un véritable souverain sait capter à son profit l&#8217;institut d&#8217;émission, quel que soit son statut juridique. Autrement dit, le premier geste d&#8217;un véritable pouvoir politique européen serait de placer la banque centrale sous son autorité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quand on entend que &#8220;les marchés imposent leurs vues&#8221;, de quels marchés est-il question ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Quand on dit &#8220;les marchés&#8221;, on ne dit pas l&#8217;économie de marché, ni les marchés de biens. On parle des marchés financiers. On en parle comme s&#8217;ils résumaient toute l&#8217;économie, et qu&#8217;ils étaient rationnels et stables. S&#8217;ils étaient aptes à produire des estimations correctes des valeurs et des prix, leur rôle serait utile. Le problème vient du fait qu&#8217;il n&#8217;en est rien. Ils sont, de ce point de vue, très différents des marchés de biens. Ceux-ci traitent de marchandises réelles, ayant une utilité que les consommateurs peuvent juger, alors que les marchés financiers reposent sur des paris subjectifs, spéculatifs. Ce sont des marchés de promesses. On y vend et achète des anticipations. Leur logique est d&#8217;une nature mimétique : chaque investisseur se positionne en fonction de ce que les autres vont faire. Ils ressemblent fortement à ces médias qui cherchent à découvrir non les informations importantes mais celles susceptibles d&#8217;être appréciées par le public.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour cette raison, un marché financier est par nature mobile, instable, plein de dérapages incontrôlés. Il s&#8217;y produit inévitablement des bulles, qui explosent quand l&#8217;écart à la réalité devient trop énorme pour être nié. Or la théorie libérale veut nous faire croire que les marchés financiers donnent des valeurs pertinentes, des prix objectifs, et qu&#8217;au final l&#8217;autorégulation va l&#8217;emporter. C&#8217;est ainsi que la financiarisation a été vendue aux populations.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette construction a été démentie par les crises qui se succèdent, depuis 1987 jusqu&#8217;au tsunami financier de 2007 et à la crise d&#8217;aujourd&#8217;hui. On ne peut se fier aux prix financiers, que ce soit un taux d&#8217;intérêt, un taux de change ou le prix d&#8217;une action.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi leur stratégie finit-elle toujours par l&#8217;emporter</strong><strong> ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il n&#8217;en a pas toujours été ainsi. Nous vivons même une situation complètement originale. Dans les capitalismes qui l&#8217;ont précédée, qu&#8217;ils soient &#8220;fordien&#8221;, &#8220;rhénan&#8221;, &#8220;managérial&#8221; ou autre, le contrôle des entreprises était soit dans les mains de leur propriétaire, soit, lorsque le capital était trop dilué, dans les mains des directions d&#8217;entreprise. Il s&#8217;ensuivait une forte diversité des points de vue et des évaluations. Dans ces capitalismes, seul le &#8220;flottant&#8221; était laissé au marché, le reste était géré au sein d&#8217;institutions spécifiques, que ce soient des familles, des banques, à la manière du capitalisme rhénan, ou l&#8217;Etat, comme dans le cas français.</p>
<p style="text-align: justify;">A partir des années 1980, on a liquidé progressivement les blocs de contrôle, jugés trop coûteux, et parce que les jeux du marché faisaient apparaître de fortes opportunités de profit. Ce faisant a émergé une forme nouvelle de capitalisme, financiarisée, où la diversité des points de vue est bien moins marquée car le marché y constitue le coeur des évaluations économiques.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le capital financier finit-il par englober</strong><strong> toute l&#8217;activité ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Que ce soit le marché des actions, qui définit la norme de rentabilité exigée, le marché des changes, qui détermine la valeur de l&#8217;euro, ou le marché de la dette, qui impose une rigueur budgétaire, la sphère financière domine tous les choix. Or, à la différence des marchés de biens, la finance a une dimension directement collective. Elle saisit l&#8217;économie dans sa totalité à partir d&#8217;une analyse de sa macroéconomie, de ses institutions et de sa politique. En conséquence, la primauté du politique sur le terrain de l&#8217;évaluation globale se trouve battue en brèche par la finance. C&#8217;est une situation inédite, qui met en danger la vie démocratique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, Standard &amp; Poor&#8217;s justifie sa dégradation de la note française en estimant que l&#8217;accord européen du 9 décembre 2011 sur la &#8220;règle d&#8217;or&#8221; budgétaire ne constitue pas <em>&#8220;une avancée suffisamment importante&#8221; </em>pour sortir la zone euro de la crise. Il n&#8217;y a pas lieu de s&#8217;offusquer d&#8217;un tel jugement : la démocratie suppose la liberté des opinions, et Standard &amp; Poor&#8217;s peut estimer que la politique suivie met en danger le remboursement de la dette publique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui pose problème, c&#8217;est le poids disproportionné qui est accordé à cette opinion. A-t-on oublié que ces agences se sont trompées à de multiples reprises &#8211; lors de la crise du Sud-Est asiatique en 1997, lors de l&#8217;affaire Enron ou lors de l&#8217;évaluation des produits titrisés à l&#8217;origine de la crise actuelle ? Ce poids disproportionné est le reflet de l&#8217;impuissance des autorités politiques à faire valoir une autre vision du monde que celle des intérêts financiers.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Si vous deviez donner</strong><strong> un exemple du pouvoir</strong><strong> des marchés, ce serait lequel ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Fin décembre 2011, la Banque centrale européenne (BCE) a décidé de prêter 489 milliards d&#8217;euros aux banques au taux très bas de 1 %. Dans le même temps, un pays comme l&#8217;Italie doit emprunter, aux banques cette fois, à 5 % ou 6 %. Beaucoup de citoyens s&#8217;étonnent de cette différence de traitement au profit des banques. La BCE est bien la véritable puissance financière en Europe. Près de 500 milliards d&#8217;euros, c&#8217;est considérable, et des prêts à 1 %, pour trois ans, c&#8217;est du jamais-vu ! Pourtant, les banques ne se prêtent plus entre elles, leurs notes ont été dégradées, leurs bilans sont encore opaques, la défiance règne. Et de plus, elles n&#8217;ont pas vu venir la crise des subprimes, elles ont montré une incompétence notable, et elles ont été sauvées par l&#8217;argent public&#8230; Nous sommes loin du dogme d&#8217;autorégulation des marchés financiers ! En outre, pour une part importante, le financement octroyé aux banques européennes ne va nullement à l&#8217;économie réelle mais reste stocké sur des comptes auprès de la BCE !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi ces 489 milliards de la BCE vont-ils aux banques et non directement aux Etats ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La BCE a les moyens d&#8217;intervenir pour racheter de la dette. Mais dès qu&#8217;il s&#8217;agit de soutenir les Etats en difficulté, nos dirigeants et économistes protestent : <em>&#8220;Cela va faire</em><em> de l&#8217;inflation, nous allons plomber</em><em> les actifs de la BCE.&#8221;</em> Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit des banques, on ne parle plus des risques inflationnistes ou de solvabilité&#8230; On met les Etats endettés entre les mains des marchés financiers, qui vont fixer à leur guise le prix de leur aide : actuellement, pour dix ans, 6,5 % pour l&#8217;Italie et 5 % pour l&#8217;Espagne. Les pays du Sud européen sont condamnés à consacrer une part considérable de leurs recettes budgétaires au remboursement de leur dette, produisant une réduction drastique des dépenses publiques, dramatique pour leur population.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La BCE n&#8217;a donc pas le droit de prêter</strong><strong> aux Etats. Doit-on le regretter</strong><strong> ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Oui. C&#8217;est un choix discutable. Il existe un dogme de l&#8217;indépendance de la BCE vis-à-vis des Etats, en vérité imposé par l&#8217;Allemagne. Or, il serait rationnel de soutenir des pays solvables qui connaissent des difficultés du fait de l&#8217;instabilité des marchés. D&#8217;ailleurs, c&#8217;est ainsi qu&#8217;agissent tous les grands pays, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon, mais pas l&#8217;Europe. Racheter de la dette ne résoudrait pas tous les problèmes. Mais cela changerait profondément le climat actuel.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L&#8217;Allemagne impose l&#8217;indépendance de la BCE parce qu&#8217;elle craint l&#8217;insolvabilité de pays du Sud. Se trompe-t-elle ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On confond crise de solvabilité et crise de liquidités. L&#8217;Italie a des dettes importantes mais elle reste solvable. Il est stupide et dangereux de laisser ce pays payer des intérêts élevés. Si la BCE rachetait de la dette publique, les taux d&#8217;intérêt se détendraient immédiatement. On pourrait alors aborder les questions fondamentales, sociales, écologiques, sans oublier la croissance.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais nous sommes paralysés par l&#8217;intransigeance allemande. Nous sommes dans une situation proche de l&#8217;entre-deux-guerres, quand déjà les pays européens menaient des politiques déflationnistes, ce qui a conduit au chômage de masse. Il en est ainsi parce que l&#8217;Europe reste très marquée par son adhésion au capitalisme financiarisé.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment redonner</strong><strong> toute sa force à la gouvernance politique ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les historiens nous apprennent que la démocratie ne s&#8217;identifie pas à des règles formelles. Si le suffrage universel est un élément important de la vie démocratique, il ne suffit pas de convoquer tous les ans le Parlement européen pour avoir une véritable démocratie. Celle-ci reste formelle si elle ne réussit pas à produire une véritable communauté. Or, rien de tel n&#8217;existe en Europe &#8211; c&#8217;est la juxtaposition de 27 corps politiques qui jamais ne se mêlent. La politique européenne se réduit à des rencontres d&#8217;experts dominées par les questions techniques &#8211; voyez la &#8220;règle d&#8217;or&#8221; &#8211; sans que la question du consentement européen soit posée. Le seul modèle véritablement européen proposé à la discussion est celui qu&#8217;avancent les marchés financiers ! Il faut dire que l&#8217;Europe est intoxiquée par la financiarisation, ce dont témoigne l&#8217;omniprésence des hommes de la finance dans les lieux de pouvoir. Aujourd&#8217;hui, Goldman Sachs a supplanté l&#8217;ENA pour ce qui est des élites européennes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le repli nationaliste est-il une solution ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Je comprends que la crise européenne puisse conduire certains à avoir la nostalgie de ce qui existait &#8220;avant&#8221; et même souhaiter y revenir : <em>&#8220;Quittons l&#8217;euro, nous allons pouvoir faire bouger</em><em> les taux de change, gérer</em><em> la dette, décider</em><em> d&#8217;une politique industrielle nationale, etc.&#8221; </em>Mais l&#8217;industrie s&#8217;est mondialisée. Les leviers dont nous disposerions en revenant à des communautés nationales ne seraient plus à la hauteur des problèmes. J&#8217;ai peur que nous n&#8217;ayons d&#8217;autres choix que de faire émerger une politique européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">En même temps, tout montre que c&#8217;est là un projet problématique. En supposant même que les gouvernements nationaux abandonnent leur engagement actuel en faveur d&#8217;une Europe financiarisée, il sera très difficile de faire en sorte que la juxtaposition de peuples aux destins séparés accouche d&#8217;un peuple nouveau. C&#8217;est affaire d&#8217;histoire commune, pas de gestion.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Ce manque de solidarité européenne ne provient-il pas aussi de la profonde crise sociale que connaissent les populations ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a certainement un grave malaise en Europe, l&#8217;idée que l&#8217;ascenseur social ne fonctionne plus, que les politiques ne protègent plus les populations et laissent les services publics se dégrader. La précarisation s&#8217;étend, la paupérisation aussi, on assiste à un délitement syndical, beaucoup de gens ont l&#8217;impression que rien ne peut être changé. Une sensation d&#8217;irrémédiable gagne. Cela joue dans la crise de la représentation politique européenne, qui apparaît de plus en plus comme déconnectée des réalités.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi, avec d&#8217;autres, avoir</strong><strong> fondé les Economistes atterrés et publié le livre &#8220;Changer d&#8217;économie !&#8221; ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Malgré l&#8217;impact mondial de la crise des subprimes, le diagnostic dominant n&#8217;a jamais remis en cause le rôle central des marchés. Dans les différents G20, on a certes critiqué l&#8217;opacité des opérations financières, les bonus des traders, les erreurs des agences de notation, les paradis fiscaux, mais la financiarisation n&#8217;a jamais été remise en cause. Le mot d&#8217;ordre est celui d&#8217;une finance rendue efficace parce que devenue transparente. Aux Economistes atterrés, nous ne sommes pas d&#8217;accord. Côté transparence, les réformes avancent très lentement. On n&#8217;a pas vu grand-chose, si ce n&#8217;est l&#8217;obligation pour les banques de se constituer de nouveaux fonds propres. On voit surtout des lobbys bancaires qui résistent tant qu&#8217;ils peuvent. Notre diagnostic est que la finance a acquis trop de poids dans la macroéconomie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour changer l&#8217;économie, je mets l&#8217;accent sur la promulgation d&#8217;un nouveau Glass-Steagall Act. Cette réforme qui fut adoptée aux Etats-Unis en 1933, puis abandonnée en 1999, institue une incompatibilité radicale entre les métiers de la banque de dépôt et de la banque d&#8217;investissement. Ce faisant, il s&#8217;agit de faire connaître publiquement la dangerosité de la spéculation et d&#8217;en protéger le circuit des dépôts et du crédit.</p>
<p style="text-align: justify;"> Une des propositions des Economistes atterrés est que les pays de la zone euro devraient pouvoir pratiquer des politiques budgétaires autonomes &#8211; cela implique que la BCE garantisse les dettes. Nous proposons aussi de réduire les niches fiscales et d&#8217;imposer plus fortement les plus hauts revenus. J&#8217;ajouterai que les banques doivent être incitées à faire leur métier, à savoir investir dans l&#8217;économie réelle, créatrice de biens et d&#8217;emplois. Il faut réorganiser le métier bancaire, le détourner de la spéculation. Et, chaque fois qu&#8217;est proposée une innovation financière, se demander si elle est bonne pour l&#8217;économie réelle. Ce serait là un complet changement d&#8217;orientation.</p>
<p align="right"><strong>Propos recueillis par Frédéric Joignot</strong></p>
<p><strong>À LIRE</strong><strong> :</strong></p>
<p><em> <strong>• Changer d&#8217;économie! Nos propositions pour 2012</strong></em>, par Les Economistes atterrés (Ed. Des liens qui libèrent, 280p., 18,50€)</p>
<p><em> </em>• <strong><em>L&#8217;empire de la valeur. Refonder l&#8217;économie</em></strong>, par André Orléan (Seuil, 2011)</p>
<p><strong>Source </strong>: article publié dans le Cahier  du « Monde » n° 20840 Culture &amp; Idées daté du 21 janvier 2012.</p>
<p><a href="http://www.lemonde.fr">http://www.lemonde.fr</a></p>
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		<title>Laurent Mucchielli : «  Punir plus vite et plus tôt  »</title>
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		<pubDate>Thu, 22 Dec 2011 20:54:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Non, la violence des jeunes n’est pas en augmentation, et les politiques sécuritaires produisent de la délinquance alors qu’elles prétendent la combattre. En réalité, la justice a surtout besoin de moyens. Fondateur de l’Observatoire régional de la délinquance en Paca, Laurent Mucchielli* publie un essai qui analyse la construction politique de la violence. Sur fond [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>Non, la violence des jeunes n’est pas en augmentation, et les politiques sécuritaires produisent de la délinquance alors qu’elles prétendent la combattre. En réalité, la justice a surtout besoin de moyens.</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Fondateur de l’Observatoire régional de la délinquance en Paca, Laurent Mucchielli* publie un essai qui analyse la construction politique de la violence. Sur fond d’instrumentalisation des chiffres de la délinquance, les mineurs sont les premières cibles d’une machine pénale qui frappe d’abord les immigrés et les pauvres.</em></strong></p>
<p><strong>Entretien &#8211; Propos recueillis par Ingrid Merckx</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong> <a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/LivreMucchielli.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-5741" title="LivreMucchielli" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/LivreMucchielli.jpg" alt="" width="170" height="170" /></a></strong></p>
<p><strong>Les Français ont-ils peur des jeunes ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Laurent Mucchielli :</strong> Les jeunes font partie des trois grandes figures de dangerosité, avec les étrangers et les fous. C’est la loi universelle des générations : en vieillissant, les gens ont tendance à penser que le monde normal, c’est celui qu’ils ont connu étant jeunes. D’où un discours décadentiste. Il y a donc un fond historique et sociétal à cette peur. Ensuite, la jeunesse est globalement perçue comme synonyme de danger et associée à quelque chose de négatif, alors qu’elle représente l’avenir. Il faut ajouter, en France, une idéologisation des questions de sécurité. Ce qui est nouveau, c’est l’usage permanent qu’en fait le politique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Tous les jeunes font-ils peur ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La peur du jeune tend à rejoindre la peur de l’immigré et un vieux racisme ­anti-maghrébin. Le tournant, ce sont les années 1989-1991 avec la première affaire du foulard islamique, les premières « émeutes urbaines » (Vaulx-en-Velin, Mantes-la-Jolie…) et la première guerre du Golfe, qui ont fait éclater les repères traditionnels, ont divisé la gauche et déclenché une peur générale. On peut aujourd’hui tenir des discours très stigmatisants à l’égard des jeunes des cités sans avoir par ailleurs des idées racistes. Ce mouvement s’est encore accentué avec la peur de l’Islam et les répercussions des attentats du 11 septembre 2001. Cette peur s’abat d’abord sur les quartiers populaires. L’accumulation des lois sur la justice des mineurs traduit la peur des classes les plus favorisées à l’encontre des enfants des pauvres. D’ailleurs, quand la machine attrape un de leurs enfants, le discours devient complaisant.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notre société fabrique-t-elle des délinquants ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Certainement, chez les adultes des quartiers d’affaires comme chez les adolescents des quartiers pauvres. Les jeunes qui effectuent un parcours prolongé dans la délinquance sont essentiellement originaires de quartiers pauvres et pris dans un cumul de carences ou de conflits familiaux, d’échecs scolaires et de manque de perspectives d’insertion lié au niveau de chômage. Leur délinquance n’est pas seulement un ensemble d’activités mais aussi une transformation psychologique. On adopte le rôle de délinquant, comme un statut que les autres – habitants du quartier, policiers – nous accordent, que ce soit valorisé ou dévalorisant. Sur quoi asseoir un peu de fierté quand on a vécu dans le conflit et été cancre à l’école ? Sur le rôle du bandit. C’est un grand classique. Mais plus la société construit la figure du bandit, plus ce rôle est important et facile à endosser.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La délinquance est-elle une réponse au chômage ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Préadolescence = bêtises, bagarres de garçons, petits vols, petites destructions. Ce processus concerne tous les milieux. Après, certains jeunes vont faire un séjour prolongé dans la délinquance et occuper les institutions pénales : police, justice, éducateurs de la PJJ… Ils sont surreprésentés dans les quartiers populaires parce que, pour sortir de la délinquance, il leur faut trouver comment gagner leur vie autrement. Entre la petite délinquance adolescente et la carrière de truand, il y a un sas que le trafic de drogue a contribué à élargir. Mais la concurrence est rude : ils se tuent entre eux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les jeunes sont-ils plus dangereux qu’hier</strong><strong> </strong><strong> ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le seuil de tolérance s’effondre. Ce qu’on appelle violence n’en était pas il y a trente ans. On vit dans une société de plus en plus anonyme avec de moins en moins de liens de solidarité. Les désordres de la vie quotidienne ont une répercussion beaucoup plus importante. D’où une judiciarisation des problèmes : pour un problème de voisinage, on appelle Police secours. Enfin, il y a une pression politique qui engendre une pression judiciaire. On réforme tous les six mois la justice des mineurs, donc on met la pression pour pénaliser. Plus on compte, plus on produit de statistiques pour dire : « Les chiffres augmentent ! » C’est un cercle vicieux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi cibler les mineurs récidivistes ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Un petit noyau de jeunes met en échec les professionnels. Devant un cumul de fragilités, d’échecs et de souffrances, il n’y a pas de solution miracle instantanée. Ce petit nombre affole. Il n’y a rien de plus facile pour le politique que de s’en emparer pour faire croire aux citoyens qu’on a enfin trouvé comment les débarrasser de ces gosses. Alors que le problème ne peut pas disparaître. Il s’agit de le gérer le moins mal possible et, pour cela, ce n’est pas le politique qui a la solution, mais les professionnels de la justice. La plupart disent qu’ils n’ont pas besoin de nouvelles dispositions pénales mais de moyens et d’un peu de temps.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les mécanismes justifiant l’ordre et la sécurité ont-ils changé</strong><strong> </strong><strong> ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En dix ans, le code pénal a été réformé une cinquantaine de fois, avec comme sous-titre : « la justice des mineurs ». Les pratiques sont modifiées au point qu’on menace gravement les principes généraux du droit, qui participent des fondements de l’État de droit. L’idée qu’il faut juger immédiatement et que juger veut dire punir, enfermer, est contradictoire avec la démocratie. Dans un régime totalitaire, des ordinateurs déterminent la peine en fonction de l’infraction et du degré de récidive. C’est cette logique-là qui s’est enclenchée. On veut punir vite, dans l’idée de mettre à l’écart de plus en plus tôt. L’idée est d’abolir la minorité pénale en déniant l’enfance mais aussi l’adolescence. C’est d’une grande violence.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Que signifie la volonté de dépister la délinquance dès les premières années ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Cette politique sécuritaire repose sur un déni des mécanismes humains et sociaux. C’est l’idée selon laquelle comprendre équivaut à excuser, confusion volontaire entre comprendre au sens intellectuel et être en accord au sens moral. Dès lors que l’on ne veut pas analyser, on ouvre la porte à tous les délires : code génétique ou mythe à fond religieux selon lequel certains choisissent le Mal. Il s’agit alors de trouver les signes précurseurs de la délinquance chez les petits enfants. Ce que tous les professionnels de l’enfance considèrent comme une aberration.</p>
<p align="right"><strong>Propos recueillis par Ingrid Merckx</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>* Laurent Mucchielli est sociologue et chercheur au CNRS.<strong> </strong></p>
<p><strong>A lire </strong>: « <em>L’invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits </em>», Ed. Fayard, 340 p., 20 €, 2011.</p>
<p><strong>Note : L’</strong><strong> </strong><strong>ordonnance de 1945</strong></p>
<p><strong>2008 : 31e refonte de l’ordonnance de 1945, </strong>texte fondateur de la justice des mineurs en France, moult fois modifié. <em>« </em><em> </em><em>Il faudrait lui rendre une cohérence</em>, estime Catherine Sultan, présidente du tribunal pour enfants de Créteil et de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, <em>mais on ne trouvera jamais un outil qui fonctionne mieux !</em><em> </em><em> »</em> L’ordonnance de 1945 mettait au cœur du processus un juge des enfants pouvant prononcer mesures ou sanctions éducatives, peines, et prévoyait un suivi des procédures pour chaque enfant…</p>
<p><em>« </em><em> </em><em>Ce texte est né à une époque où il y avait beaucoup de délinquance mais où l’on considérait que la jeunesse était l’avenir et qu’il fallait la soutenir. Pragmatique, il tenait compte de l’échec des tribunaux pour enfants de 1912. Cent ans plus tard, on refait la même erreur avec ce tribunal correctionnel pour mineurs qui entre en vigueur en 2012.</em><em> </em><em> »</em></p>
<p align="right"><strong>I.M.</strong></p>
<p style="text-align: left;" align="right"><em>________________________________________</em></p>
<p><strong>Pour en savoir plus </strong>:</p>
<p>Cf le site de ressources documentaires et d&#8217;analyse critique animé par un réseau de chercheurs en sciences sociales « <em><a href="http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?">Délinquance, justice et autres questions de société</a></em> »</p>
<p><strong>Source </strong>: article publié dans l’hebdomadaire Politis n°1181 du 15 décembre 2011 et faisant partie du Dossie<em>r <strong>Justice – Peur des jeunes</strong></em> présenté dans ce numéro.</p>
<p><a href="http://www.politis.fr">http://www.politis.fr</a></p>
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		<title>« Tous au Larzac » : Du plaisir dans la lutte</title>
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		<pubDate>Thu, 08 Dec 2011 22:43:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Par Christophe Kantcheff, Erwan Manac’h Christian Rouaud explique les motivations de son film consacré à l’aventure du Larzac. Il dresse des parallèles avec les luttes d’aujourd’hui. Après les Lip, l’imagination au pouvoir, Christian Rouaud revient avec un film, Tous au Larzac, sur l’autre grande lutte emblématique des années 1970, provoquée par l’annonce, en octobre 1970, d’un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par </em><em><a href="http://www.politis.fr/_Christophe-Kantcheff_.html">Christophe Kantcheff</a></em><em>, </em><em><a href="http://www.politis.fr/_Erwan-Manac-h,362_.html">Erwan Manac’h</a></em><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Christian Rouaud explique les motivations de son film consacré à l’aventure du Larzac. Il dresse des parallèles avec les luttes d’aujourd’hui.</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Après <em>les Lip, l’imagination au pouvoir</em>, Christian Rouaud revient avec un film, <em>Tous au Larzac</em>, sur l’autre grande lutte emblématique des années 1970, provoquée par l’annonce, en octobre 1970, d’un projet d’extension du camp militaire qui prévoyait l’expropriation des paysans du plateau.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/TousAuLarzac.jpeg"><img class="size-full wp-image-5686 aligncenter" title="TousAuLarzac" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/TousAuLarzac.jpeg" alt="" width="194" height="259" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Pour interviewer le cinéaste, le plus jeune journaliste de la rédaction (Erwan Manach), né bien après la fin de la lutte en 1981, et qui rend largement compte, notamment pour Politis.fr, des actions des militants d’aujourd’hui, avait rejoint le critique de cinéma (Christophe Kantcheff), histoire de mêler les générations et de s’interroger sur la transmission.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment êtes-vous passé des Lip, l’imagination au pouvoir à Tous au Larzac ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Christian Rouaud :</strong> Pour le film sur les Lip, j’avais tourné une séquence sur le Larzac, puisque les deux événements sont concomitants. Mais cette séquence a sauté au montage. Après la sortie du film, j’ai reçu Gardarem lo Larzac, le journal créé pendant la lutte et qui existe toujours, qui contenait une critique du film. Elle était positive mais regrettait l’absence du Larzac. L’auteur de l’article aspirait à ce qu’un tel film sur le Larzac existe. Cela a été l’élément déclencheur.</p>
<p style="text-align: justify;">Par ailleurs, au-delà de l’histoire des luttes elles-mêmes, réaliser ces films m’a permis de rencontrer les gens qui m’ont fait rêver quand j’avais 20 ans. Je n’aurais jamais frappé à la porte de Charles Piaget, ni ne serais venu sur le plateau sans raison.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Réaliser un film sur la lutte du Larzac, c’était s’attaquer à ce qui ressemble aujourd’hui à un mythe…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Un mythe très loin de la réalité. Ainsi, pendant longtemps, chaque fois qu’il était question de retour à la terre, le Larzac était évoqué, avec ses chèvres, ses hippies et ses communautés. Or, il n’y a jamais eu de chèvres ni de communautés sur le Larzac. Je suis aussi irrité par la manière dont, majoritairement, on raconte Mai 68 dans les médias ou au cinéma. Grosso modo, ce sont quelques bourgeois parisiens qui jetaient des cailloux sur les flics et s’enfermaient dans de grandes maisons pour fumer des joints. C’est, par exemple, la vision que donne Philippe Garrel (dans les Amants réguliers, NDLR).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour moi, Mai 68, ce sont non seulement les grèves ouvrières, mais les dix années de militance qui ont suivi : luttes pour l’avortement, contre le nucléaire, contre les prisons… et la bataille sur le plateau du Larzac.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous avez prioritairement donné la parole aux paysans. Pourquoi ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Je n’ai pas cherché à avoir des personnages dits représentatifs. Ça, c’est un principe télévisuel. Ce qui m’intéresse, ce sont des personnalités. Enfin, il me semblait plus intéressant que ce soient les paysans qui témoignent du rapport à l’extérieur, et racontent en particulier comment cela s’est passé avec les quatre cents gauchistes d’obédiences très diverses, des ­non-violents aux maos en passant par le PSU ou les trotskistes, venus les aider. Et qui étaient le contraire d’eux, à tous égards.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces gauchistes, il y en a tout de même trois dans le film : Michèle Vincent, originaire de Millau mais qui, à l’époque, était une figure militante du comité Larzac Paris ; José Bové et Christian Roqueirol, qui se sont installés comme ­paysans au Larzac mais qui, au départ, y sont venus en tant que militants pour soutenir la lutte.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Ce qui apparaît nettement, c’est qu’au fur et à mesure les oppositions internes se sont effacées…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Oui, il y a eu « porosité aux idées des autres », comme dit l’une des intervenantes. Les paysans, au début, sont très isolés, distants les uns des autres, et très différents. Il y a les paysans qui sont là depuis des générations, dont beaucoup traient encore à la main et qui ont peu de brebis. Et il y a les « pionniers », dont l’installation s’est faite en trois temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Les Burguière, qui sont dans le film, arrivent dans les années 1950, quittant leur région d’origine distante de 60 km. Ils ont longtemps été considérés comme des étrangers. Puis c’est au tour de Guy Tarlier et de sa femme, Marizette. Tarlier, qui est devenu le leader de la lutte, revient alors d’Afrique, où il était militaire. Sur le plateau, il est considéré comme un négrier. Inventeur d’une grosse machine, le rotolactor, il a industrialisé sa ferme. Enfin, arrivent Michel Courtin et d’autres jeunes intellectuels qui sortent de l’École des bergers de Rambouillet. Tous ces paysans n’ont rien pour s’entendre a priori. Ils vont pourtant s’unir. Plus tard, quand ils lancent un appel aux soutiens, arrive des quatre coins de France toute la faune de l’après-68.</p>
<p style="text-align: justify;">Au début, les comités Larzac sont le théâtre d’affrontements permanents. Ceux-là aussi ont dû se parler. Comme leurs membres viennent tous les mois sur le plateau, à force de discuter, une unité des comités parvient à se créer. Les paysans sont dès lors bombardés d’idées, de propositions. Ils se montrent d’abord méfiants. Mais cela finit par fonctionner. Parce que, des deux côtés, il a toujours été admis qu’en dernière analyse les décisions étaient prises par les paysans.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment expliquer qu’il n’y ait jamais eu d’entorse à cette règle ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">À l’époque, c’est la classe ouvrière qui doit faire la révolution. Or, là, ce sont des paysans, des « bouseux », qui se battent, qui plus est contre l’armée, de manière non-violente. Tous les dogmes sont battus en brèche. Guy Tarlier dit : <em>« Jamais on ne se coupera de nos soutiens de base. »</em> Or, les soutiens de base, c’est l’Église catholique et la FNSEA ! Mais il existe un ­respect réciproque. Les militants sont estomaqués par la carrure des paysans qu’ils rencontrent. Qui n’ont pourtant aucune culture politique au départ. Les paysans, eux, sont fascinés par ces jeunes qui viennent des villes. Ça couche dans tous les coins, ça fume, ça joue de la musique, mais quand il y a cette action de résistance qui consiste à construire une bergerie, les militants sont là, ils travaillent dur et, malgré leur incompétence technique, ils y parviennent.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les paysans n’ont pas de culture politique mais leur catholicisme est très fort…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Plus que des années gauchistes, les années 1970 ont été des années cathos de gauche. Ce sont eux qui dominent, autant chez Lip que sur le Larzac, où les cathos de droite sont devenus des cathos de gauche. Ils ne sont pas dans les dogmes marxistes-léninistes. Ce qui leur donne une très grande liberté d’esprit.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La lutte s’achève avec l’élection de Mitterrand. On pourrait imaginer que sur le plateau, l’esprit de résistance, comme partout alors, retombe…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En 1981, les paysans ne sont plus les mêmes, ils sont tels que la lutte les a faits. L’intelligence collective qu’ils ont mise en place a rejailli sur chacun d’eux. Les paysans se sont dit : « Nous avons tellement reçu d’aide que nous devons maintenant aider les autres. » Marizette Tarlier parle de <em>« retour de solidarité »</em>. Dès lors, ils soutiennent la lutte des Kanaks en Nouvelle-Calédonie – une maison kanak est construite sur le plateau, qu’on peut encore visiter. Ils se rendent en Polynésie pour lutter contre les essais nucléaires. Ils prennent parti pour les Palestiniens…</p>
<p style="text-align: justify;">Quand les Américains boycottent le roquefort, ils ne savent pas qui ils attaquent ! Le démontage du McDo de Millau sonne le début de la lutte contre l’Organisation mondiale du commerce. L’idée des faucheurs volontaires, dans le combat contre les OGM pour bloquer la machine judiciaire, vient aussi du plateau… Le Larzac est une matrice des luttes d’aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mais chez les Indignés, par exemple, il y a une revendication forte d’apolitisme et une dimension spontanée…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Même s’ils se disent apolitiques, les Indignés construisent quelque chose qu’on ne peut encore définir. Ils font bien de la politique, différente, certes, de celle qu’on ­imaginait dans les années 1970. Je vois quelques correspondances, cependant. Par exemple, pour résoudre les antagonismes, si on avait voté, sur le plateau, on aurait pu avoir des résultats tels que 51/49. Ce n’est pas ce que les acteurs de la lutte ont fait : ils ont parlé, parlé, jusqu’à ce qu’une décision puisse être entérinée par tout le monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Idée simple, difficile à mettre en œuvre, mais qui peut faire réfléchir sur ce qu’est la démocratie. Je crois que l’idée selon laquelle l’institutionnalisation de la démocratie est un danger et qu’il faut mettre en œuvre une autre manière de la faire fonctionner a fait son chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">Autre ressemblance : l’importance de la fête. Après toutes les actions, les paysans du Larzac organisaient un gueuleton. Même quand ils affrontaient des flics, à midi, ils disaient « C’est l’heure ! », arrêtaient tout, pique-niquaient, et reprenaient ensuite. Il y avait beaucoup de plaisir dans la lutte, même s’ils étaient dos au mur. Sinon, ils n’auraient pas tenu dix ans ! Aujourd’hui, les jeunes retrouvent cette façon jouissive de militer, comme Jeudi noir, dont les militants viennent avec du champagne occuper les appartements à louer, ou ceux de la Pelle et la pioche, qui organisent des pique-niques dans les supermarchés.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment est gérée la terre aujourd’hui au Larzac ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est le seul endroit de France où les terres sont gérées collectivement par un office foncier. Quand un paysan s’en va, au lieu que ce soit le voisin qui s’agrandisse, comme partout en France dans une logique productiviste, les paysans se réunissent pour décider qui va s’installer et pour faire quoi.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cet office foncier, il n’y a plus que 10 % d’historiques de la lutte. De ce point de vue, la transmission s’est accomplie.</p>
<p style="text-align: right;">Propos recuillis par</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Erwan Manach et Christophe Kantcheff</strong></p>
<p><strong>A VOIR : </strong></p>
<p><strong>« Tous au Larzac »</strong> film de Christian Rouaud, 1 h 58, en salles depuis le 23 novembre.</p>
<p><strong>Source : </strong>article paru dans POLITIS n° 1178 du 24 nov. 2011</p>
<p><a href="http://www.politis.fr/Christian-Rouaud-%E2%80%89Du-plaisir,16117.html">http://www.politis.fr/Christian-Rouaud- Du-plaisir,16117.html</a></p>
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		</item>
		<item>
		<title>Julia Kristeva devant Benoît XVI à Assise pour défendre «l’humanisme des Lumières»</title>
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		<pubDate>Thu, 01 Dec 2011 17:58:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Par Stéphanie Le Bars La philosophe française Julia Kristeva est l&#8217;une des quatre personnalités non croyantes conviées, jeudi 27 octobre, à Assise (Italie) par le pape Benoît XVI, qui y commémore le 25e anniversaire de la rencontre interreligieuse organisée pour la première fois dans cette ville par Jean Paul II en 1986. Elle donnera une [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Par Stéphanie Le Bars</p>
<p style="text-align: justify;">La philosophe française Julia Kristeva est l&#8217;une des quatre personnalités non croyantes conviées, jeudi 27 octobre, à Assise (Italie) par le pape Benoît XVI, qui y commémore le 25e anniversaire de la rencontre interreligieuse organisée pour la première fois dans cette ville par Jean Paul II en 1986. Elle donnera une conférence mercredi soir à Rome* et, au nom de ses trois collègues, (un Italien un Autrichien et un Mexicain) elle prendra la parole devant Benoît XVI jeudi, à Assise.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;association de ces intellectuels humanistes à une rencontre &#8220;pour la paix et la justice&#8221; à laquelle participent quelque 300 religieux venus de cinquante pays constitue une première. Elle s&#8217;inscrit dans la démarche amorcée par le pape actuel pour développer le dialogue entre croyants et non croyants, notamment concrétisé par la création du Parvis des gentils, dont la dernière manifestation vient de se dérouler à Bucarest. Il s&#8217;agit, indique le Vatican, de souligner l&#8217;importance que Benoît XVI accorde à l&#8217;articulation entre la foi et la raison.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Entretien</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em> </em></strong><strong>Pourquoi faites-vous partie des quatre philosophes invités par le pape pour incarner les non croyants lors de la rencontre &#8220;interreligieuse&#8221; d&#8217;Assise ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Même si pour moi la coupure avec les traditions transcendantales a eu lieu, je me suis beaucoup intéressée à l&#8217;histoire religieuse, j&#8217;ai travaillé et écrit sur le besoin de croire ; j&#8217;ai participé aux conférences de Carême à Notre-Dame de Paris, de même qu&#8217;à la première manifestation du Parvis des gentils à Paris cette année.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment envisagez-vous votre participation à la rencontre d&#8217;Assise?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;idée est de se réunir face à la gravité de la crise économique et morale qui porte en germe des conflits militaires. Il ne s&#8217;agit pas de gommer les différences entre croyants et non croyants. Mais une passerelle entre les deux est indispensable, à l&#8217;heure où des tendances traditionalistes stigmatisent les Lumières et voient dans la laïcité une menace contre la civilisation, un signe de décadence. Certains pensent que l&#8217;humanisme est un moralisme mou. Ce n&#8217;est pas le cas ! Il faut remettre à plat les codes moraux et les penser ensemble, dans la pluralité. Nos valeurs, fondées sur les droits de l&#8217;homme nous donnent une force qui ne nous fait pas craindre d&#8217;être phagocytés par les obscurantistes.</p>
<p style="text-align: justify;">Je vais profiter de cette journée pour mettre en valeur la nouveauté que représente l&#8217;humanité des Lumières et l&#8217;idée qu&#8217;une refondation de cet humanisme, qui est aussi en crise, est possible en créant des passerelles avec l&#8217;humanisme chrétien. Jean Paul II faisait référence aux droits de l&#8217;homme et plus récemment Benoît XVI a rappelé que cette notion était inhérente à l&#8217;Occident.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Que ferez-vous lors du &#8220;temps de prière et de silence&#8221; prévu jeudi après-midi à Assise ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Je réfléchirai et j&#8217;essaierai de penser, car la pensée est la forme moderne de la prière.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Stéphanie Le Bars</strong></p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://religion.blog.lemonde.fr/2011/10/26/julia-kristeva-devant-benoit-xvi-a-assise-pour-defendre-lhumanisme-des-lumieres/">26 octobre 2011</a></p>
<p><strong>Source </strong>:</p>
<p><a href="http://religion.blog.lemonde.fr/2011/10/26/julia-kristeva-devant-benoit-xvi-a-assise-pour-defendre-lhumanisme-des-lumieres/">http://religion.blog.lemonde.fr/2011/10/26/julia-kristeva-devant-benoit-xvi-a-assise-pour-defendre-lhumanisme-des-lumieres/</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>*</strong> On trouvera sur le site <a href="http://www.kristeva.fr/assise2011.html">http://www.kristeva.fr/assise2011.html</a>, une riche documentation photographique sur ces évènements ainsi que l’enregistrement vidéo (12 min réalisé par TG1 et RAI I Vaticano) du discours prononcé à Assise. <strong>Ci-après est reproduit (à partir du même site) le texte complet du discours prononcé à Rome par Julia Kristeva.</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/ROME3.jpeg"><img class="size-full wp-image-5667 aligncenter" title="ROME3" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/ROME3.jpeg" alt="" width="238" height="143" /></a><br />
</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong>DIX PRINCIPES POUR L’HUMANISME DU XXIe SIECLE</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">(Version longue prononcée à l&#8217;Université de Rome III, le 26 octobre 2011, avec la délégation des humanistes et la participation du Cardinal Ravasi.)</p>
<p style="text-align: justify;">Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en m’invitant à m’exprimer devant cette prestigieuse assemblée au nom des humanistes.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’est-ce que l’humanisme ? Un grand point d’interrogation à l’endroit du plus grand sérieux ? C’est dans la tradition européenne, grecque-juive-chrétienne, que s’est produit cet événement qui ne cesse de promettre, de décevoir et de se refonder.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque Jésus se décrit (Jn 8,24) dans les mêmes termes qu’Elohim s’adressant à Moïse (Ex 3,14), en disant : « Je suis », il définit homme – et anticipe l’humanisme – comme une « singularité indestructible » (selon les termes de Benoit XVI). <em>Singularité</em> <em>indestructible</em> qui non seulement le relie au divin par delà la généalogie d’Abraham (comme le faisait déjà le peuple d’Israël), mais qui innove. Car si le « Je suis » de Jésus s’étend du passé et du présent au futur et à l’Univers, le Buisson ardent et la Croix deviennent universels.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque la Renaissance avec Erasme, les Lumières avec Diderot, Voltaire, Rousseau mais aussi le Marquis de Sade et jusqu’à ce juif athée qu’était Sigmund Freud, proclament la liberté des hommes et des femmes à se révolter contre les dogmes et les oppressions, à émanciper les esprits et les corps, à mettre en question toute certitude, commandement ou valeur, &#8211; est-ce à un nihilisme apocalyptique qu’ils ont ouvert la voie ? En s’attaquant à l’obscurantisme, la sécularisation a oublié de s’interroger sur le <em>besoin de croire</em> qui sous-tend le <em>désir de savoir</em>, ainsi que sur les limites à poser au désir à mort &#8211; pour vivre ensemble. Pourtant, ce n’est pas l’humanisme, mais ce sont les dérives sectaires, technicistes et négationnistes de la sécularisation qui ont sombré dans la « banalité du mal », et qui favorisent aujourd’hui l’automatisation en cours de l’espèce humaine. « N’ayez pas peur ! », ces mots de Jean-Paul II ne s’adressent pas seulement aux croyants qu’ils encourageaient à résister au totalitarisme. L’appel de ce Pape – apôtre des droits de l’homme- nous incite aussi à ne pas craindre la culture européenne, mais au contraire à oser l’humanisme : en bâtissant des complicités entre l’humanisme chrétien et celui qui, issu de la Renaissance et des Lumières, ambitionne d’élucider les voies risquées de la liberté. Merci aujourd’hui au Pape Benoît XVI d’avoir invité, pour la première fois en ces lieux, des humanistes parmi vous.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est pourquoi, avec vous sur cette terre d’Assise, mes pensées s’adressent à saint François d’Assise : qui « ne cherche pas tant à être compris qu’à comprendre », ni « à être aimé qu’à aimer » ; qui éveille la spiritualité des femmes avec l’œuvre de sainte Claire ; qui place l’enfant au cœur de la culture européenne en créant la fête de Noël ; et qui, quelque temps avant sa mort, déjà en humaniste avant la lettre, envoie sa lettre « à tous les habitant du monde entier ». Je pense aussi à Giotto qui déplie les textes sacrés dans des images vivantes de la vie quotidienne des hommes et des femmes de son temps, et met le monde moderne au défi de secouer le rite toxique du spectacle aujourd’hui omniprésent.</p>
<p style="text-align: justify;">Peut-on encore parler de l’humanisme, mieux : <em>peut-on parler l’humanisme</em> ?</p>
<p style="text-align: justify;">Et c’est Dante Alighieri qui m’interpelle en cet instant, célébrant saint François au Paradis de sa <em>Divine comédie</em>. Dante a fondé une théologie catholique de l’humanisme en démontrant que l’humanisme n’existe que si et seulement si nous nous transcendons dans le langage par l’invention de nouveaux langages. Comme il l’a fait lui-même, en écrivant dans un style nouveau la langue italienne courante, et en inventant des néologismes. « Outre-passer l’humain dans l’humain « (« <em>transhumanar</em> » ) (Paradis I : 69), dit-il, tel serait le chemin de la vérité. Il s’agirait de «nouer », au sens d’ « accoupler » ( « <em>s’indova</em> », se mettre là, dans le « où ») ( Paradis 33 :138) &#8211; comme se nouent le cercle et l’image dans une rosace &#8211; le divin et l’humain dans le Christ, le physique et le psychique dans l’humain.</p>
<p style="text-align: justify;">De cet humanisme chrétien, compris comme un « outrepassement » de l’humain dans l’accouplement des désirs et du sens par le langage, s’il est un langage d’amour, l’humanisme sécularisé est l’héritier souvent inconscient. Et il s’en sépare en affinant ses logiques propres dont j’aimerais esquisser <em>Dix principes</em>. Qui ne sont pas 10 commandements, mais 10 invitations à penser des passerelles entre nous.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">1. <em>L’humanisme du XXI siècle n’est pas un théomorphisme</em>. L’Homme Majuscule n’existe pas. Ni « valeur » ni « fin » supérieures, aucun atterrissage du divin d’après les actes les plus hauts de certains hommes qu’on appelle des « génies » depuis la Renaissance. Après la Shoah et le Goulag, l’humanisme a le devoir de rappeler aux hommes et aux femmes que si nous nous estimons les seuls législateurs, c’est uniquement par <em>la mise en</em> <em>question continue</em> de notre situation personnelle, historique et sociale que nous pouvons décider de la société et de l’histoire. Aujourd’hui, loin de démondialiser, une nouvelle réglementation internationale est nécessaire à inventer pour réguler et maîtriser la finance et l’économie mondialisée et créer à terme une gouvernance mondiale éthique universelle et solidaire.</p>
<p style="text-align: justify;">2. <em>Processus de refondation permanente</em>, l’humanisme ne se développe que par des <em>ruptures</em> qui sont des <em>innovations</em> (le terme biblique <em>hiddouch</em> signifie <em>inauguration-innovation-rénovation</em> ; <em>enkainosis</em> et <em>anakainosis</em> ; <em>novatio</em> et <em>renovatio</em>). Connaître intimement l’héritage grec-juif-chétien, le mettre en examen approfondi, <em>transvaluer</em> ( <em>Nietzsche</em>) la tradition : il n’y a pas d’autre moyen de combattre l’ignorance et la censure, et de faciliter ainsi la cohabitation des mémoires culturelles construites au cours de l’histoire.</p>
<p style="text-align: justify;">3. Enfant de la culture européenne, <em>l’humanisme est la rencontre des différences culturelles</em> favorisée par la globalisation et la numérisation. L’humanisme respecte, traduit et réévalue les variantes des besoins de croire et des désirs de savoir qui sont des universaux de toutes les civilisations.</p>
<p style="text-align: justify;">4. <em>Humanistes, « nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps</em> ». Sainte Thérèse d’Avila s’exprime ainsi au XVIIe siècle, inaugurant l’âge baroque qui n’est pas une Contre-Réforme, mais une Révolution baroque amorçant le siècle des Lumières. Mais le libre désir est un désir à mort. Et il fallait attendre la psychanalyse, pour recueillir dans la seule et ultime réglementation du langage cette liberté des désirs que l’humanisme ne censure ni ne flatte mais se propose d’élucider, d’accompagner et de sublimer.</p>
<p style="text-align: justify;">5. <em>L’humanisme est un féminisme</em>. La libération des désirs devait conduire à l’émancipation des femmes. Après les philosophes des Lumières qui ont ouvert la voie, les femmes de la Révolution françaises l’ont exigée avec Théroigne de Méricourt, Olympe de Gouge, jusqu’à Flora Tristan, Louise Michel et Simone de Beauvoir, accompagnées par les luttes des suffragettes anglaises et je n’oublie pas les chinoises dès la Révolution bourgeoise de 4 mai 1919. Les combats pour une parité économique, juridique et politique nécessitent une nouvelle réflexion sur le choix et la responsabilité de la maternité. La sécularisation est encore la seule civilisation qui manque de discours sur le maternel. Le lien passionnel entre la mère et l’enfant, ce premier autre, aurore de l’amour et de l’hominisation, ce lien où la continuité biologique devient sens, altérité et parole, est une <em>reliance</em>. Différente de la religiosité comme de la fonction paternelle, la reliance maternelle les complète et participe à part entière de l’éthique humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">6. <em>Humanistes , c’est par la singularité partageable de l’expérience intérieure que nous pouvons combattre cette nouvelle banalité du mal qu’est l’automatisation en cours de l’espèce humaine.</em> Parce que nous sommes des êtres parlant, écrivant, dessinant, peignant musiquant, jouant, calculant, imaginant, pensant, nous ne sommes pas condamnés à devenir des « éléments de langage » dans l’hyperconnection accélérée. L’infini des capacités de représentation est notre habitat, profondeur et délivrance, notre liberté.</p>
<p style="text-align: justify;">7. Mais le Babel des langages génère aussi chaos et désordres, que l’humanisme ne régulera jamais par la seule écoute attentive prêtée aux langages des autres. <em>Le moment est venu de reprendre les codes moraux immémoriaux</em> : sans les affaiblir, pour les problématiser, en les à rénovant au regard des nouvelles singularités.</p>
<p style="text-align: justify;">Loin d’être de purs archaïsmes, les interdits et les limites sont des garde-fous qu’on ne saurait ignorer sans supprimer la mémoire qui constitue le pacte des humains entre eux et avec la planète, les planètes. L’histoire n’est pas du passé : la Bible, les Evangiles, le Coran, le Rigveda, le Tao nous habitent au présent. Il est utopique de créer de nouveaux mythes collectifs, il ne suffit pas non plus d’interpréter les anciens. Il nous revient de les réécrire, repenser, revivre : dans les langages de la modernité.</p>
<p style="text-align: justify;">8. Il n’y a plus d’Univers, la recherche scientifique découvre et ne cesse de sonder le <em>Multivers</em>. Multiplicité des cultures, des religions, des goûts et des créations. Multiplicités des espaces cosmiques, des matières et des énergies cohabitant avec le vide, composant avec le vide. <em>N’ayez pas peur d’être mortels. Capable de penser le multivers, l’humanisme est confronté à une tâche épochale : inscrire la mortalité dans le multivers du vivant et du cosmos.</em></p>
<p style="text-align: justify;">9. Qui le pourra ? <em>L’humanisme, parce qu’il soigne</em>. Le souci (<em>cura</em>) amoureux d’autrui, le soin écologique de la terre, l’éducation des jeunes, l’accompagnement des malades, des handicapés, des vieillissants, des dépendants n’arrêtent ni la course en avant des sciences ni l’explosion de l’argent virtuel ? L’humanisme ne sera pas un régulateur du libéralisme, qu’il se ferait fort de transformer sans à-coups apocalyptiques ni lendemains qui chantent. En prenant son temps, en créant une proximité nouvelle et des solidarités élémentaires, l’humanisme accompagnera la révolution anthropologique qu’annoncent déjà aussi bien la biologie émancipant les femmes , que le laisser-aller de la technique et de la finance, et l’impuissance du modèle démocratique pyramidal à canaliser les innovations.</p>
<p style="text-align: justify;">10. <em>L’homme ne fait pas l’histoire, mais l’histoire c’est nous</em>. Pour la première fois, <em>Homo</em> Sapiens est capable de détruire la terre soi-même au nom de ses religions, croyances ou idéologies. Pour la première fois aussi les hommes et les femmes sont capables de réévaluer en toute transparence la religiosité constitutive de l’être humain. La rencontre de nos diversités ici, à Assise, témoigne que l’hypothèse de la destruction n’est pas la seule possible. Personne ne sait quels humains succèderont à nous qui sommes engagés dans cette transvaluation anthropologique et cosmique sans précédent. <em>Ni dogme providentiel, ni jeu de l’esprit, la refondation de l’humanisme est un pari.</em></p>
<p style="text-align: justify;">L’ère du soupçon ne suffit plus. Face aux crises et menaces aggravées, voici venu l’ère du pari. Osons parier sur le renouvellement continu des capacités des hommes et des femmes à croire et à savoir ensemble. Pour que, dans le multivers bordé de vide, l’humanité puisse poursuivre longtemps son destin créatif.</p>
<p style="text-align: right;">JULIA KRISTEVA</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Source</strong> : <a href="http://www.kristeva.fr/assise2011.html">http://www.kristeva.fr/assise2011.html</a><strong> </strong></p>
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<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
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		<title>« L’ordre cannibale du monde »</title>
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		<pubDate>Thu, 24 Nov 2011 17:11:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans son dernier ouvrage, le sociologue Jean Ziegler analyse un monde où le droit à l’alimentation défendu par les Nations unies est constamment violé. Jean Ziegler* consacre son dernier ouvrage** au scandale du siècle qu’est la mort de dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants par la faim. Selon lui, la spéculation sur les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>Dans son dernier ouvrage, le sociologue Jean Ziegler analyse un monde où le droit à l’alimentation défendu par les Nations unies est constamment violé. </em></strong><strong><em>Jean Ziegler* consacre son dernier ouvrage** au scandale du siècle qu’est la mort de dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants par la faim. Selon lui, la spéculation sur les matières premières agricoles est le signe d’un capitalisme de plus en plus agressif et meurtrier.</em></strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Ziegler15K.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-5611" title="Ziegler15K" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Ziegler15K.jpg" alt="" width="157" height="240" /></a><br />
</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p><strong><em>Entretien – Propos recueillis par Thierry Brun pour Politis.</em></strong></p>
<p><strong>Pourquoi parlez-vous de « destruction de masse » sur la planète à propos de la faim dans le monde ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jean Ziegler : </strong>Toutes les cinq secondes, un enfant en dessous de 10 ans meurt de faim, 37 000 personnes meurent de faim chaque jour et 1 milliard d’êtres humains sont gravement et en permanence sous-alimentés. Alors que nous sommes sur une planète qui déborde de richesses. Selon le rapport annuel mondial de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains. Il n’y a donc pas de fatalité. Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les Nations unies veulent réduire de moitié, d’ici à 2015, le nombre de personnes souffrant de la faim. Atteindra-t-on cet objectif ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est un échec total ! En 2000, les chefs d’État et de gouvernement membres des Nations unies se sont réunis à New York pour dresser la liste des huit principales tragédies qui affligent l’humanité et fixer un horizon à 2015 pour les éliminer ou les réduire de moitié, comme la faim. Ce moment de lucidité est positif, mais la réalisation de ces objectifs – le principal étant la réduction de la faim – est impossible. La faim dans le monde augmente en chiffre absolu. Dans mon travail quotidien de vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, je constate que les sociétés multinationales contrôlent le secteur de l’alimentation et ont un tel pouvoir politique que, par exemple, l’exigence d’une réforme agraire essentielle en Amérique centrale n’a pas abouti.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelles ont été les conséquences de la crise financière ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les fonds spéculatifs (<em>hedge funds</em>) et les grandes banques ont migré après 2008, délaissant des marchés financiers pour s’orienter vers les marchés des matières premières, notamment agricoles.</p>
<p style="text-align: justify;">Si l’on considère les trois aliments de base (le maïs, le riz et le blé), qui couvrent 75 % de la consommation mondiale, on constate que leurs prix ont explosé. En dix-huit mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, la tonne de riz est passée de 105 à 1 010 dollars, et la tonne de blé meunier a doublé depuis septembre 2010, passant à 271 euros. Cette explosion des prix dégage des profits astronomiques pour les spéculateurs, mais tue dans les bidonvilles des centaines de milliers de gens.</p>
<p style="text-align: justify;">De plus, la spéculation provoque une autre catastrophe. En Afrique, le Programme alimentaire mondial (PAM) ne peut plus acheter suffisamment de nourriture pour l’aide d’urgence en cas de famine : comme aujourd’hui dans la corne de l’Afrique, où les fonctionnaires de l’ONU refusent chaque jour l’entrée à des centaines de familles, réfugiées de la faim, devant les 17 camps d’accueil installés dans la région. Il faudrait déférer ces spéculateurs, dont les actions aboutissent maintenant au meurtre collectif, devant un tribunal de Nuremberg, et les juger pour crime contre l’humanité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Il existe pourtant un droit international à l’alimentation mis en place par les Nations unies…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Après la Seconde Guerre mondiale, la conscience collective européenne s’est réveillée et a permis la naissance du droit à l’alimentation dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. La FAO et le PAM, pour l’aide d’urgence, ont été créés, et une première campagne mondiale contre la faim a été lancée en 1946. Mais aujourd’hui, on assiste au triomphe des trois cavaliers de l’apocalypse : l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce sont des organisations mercenaires, des oligarchies du capital financier globalisé, qui sont infiniment plus puissantes que la FAO et le PAM. On est donc dans la négation du droit. Je le vois bien au Conseil des droits de l’homme : les ambassadeurs américain, australien, canadien, etc. sont totalement entre les mains de Cargill, multinationale américaine de l’agroalimentaire, et des autres sociétés privées.</p>
<p style="text-align: justify;">Cargill a contrôlé l’année dernière 26,9 % de tout le commerce du blé. Le riz est contrôlé à hauteur de 40 à 45 % par des pieuvres du négoce de matières premières comme Louis Dreyfus, Bunge, Archer Daniels Midland. Aventis, Monsanto, Pioneer et Syngenta contrôlent un tiers du marché des semences et 80 % du marché des engrais minéraux. Les aliments sont dominés par une dizaine de compagnies qui fonctionnent selon le principe de la maximalisation du profit. Nous sommes confrontés à un ordre cannibale du monde qui est habité par une violence structurelle dont les victimes sont les peuples du Sud.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous affirmez pourtant qu’il n’y a pas de fatalité à la destruction de dizaine de millions de personnes par la faim…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il se passe une chose totalement ignorée des grands médias occidentaux : ce sont les insurrections paysannes. De l’Indonésie aux Philippines, en passant par le nord de la Mongolie, le nord du Sénégal et du Brésil, il y a réoccupation de la terre. Les paysans insurgés affrontent les trusts et leur milice. En 2010, selon la Banque mondiale, les <em>hedge funds </em>et les trusts ont accaparé 41 millions d’hectares de terre arable en Afrique. Cette paysannerie du Sud qui n’attend plus rien des gouvernements ou de l’ONU affronte ses ennemis sur le terrain.</p>
<p style="text-align: justify;">Une autre espérance est constituée par la société civile occidentale – des organisations comme Attac, Greenpeace, des mouvements de femmes, etc. –, pour qui le massacre quotidien de la faim est le scandale de notre temps. Ces mouvements ne sont ni des partis ni des syndicats, ils ne sont pas unifiés. Ils constituent une fraternité de la nuit. Ils combattent l’obscurantisme néolibéral. Le philosophe Emmanuel Kant écrit : <em>« L’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi. » </em>Cet impératif moral traverse les classes d’âge, les classes sociales, les familles philosophiques. Il prépare l’insurrection des consciences.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, nous sommes dans la phase ultime du capitalisme. Les oligarchies dominantes du capital financier globalisé agissent avec une brutalité et une arrogance inouïes. La banque d’affaires américaine Goldman Sachs vient de créer des produits financiers dérivés sur les aliments. Face à ces oligarchies, l’impuissance des États nationaux et de l’ONU est manifeste. Mais je le répète, l’espérance est réelle : la faim est faite de main d’homme, nous pouvons briser démocratiquement chacun des mécanismes qui provoquent aujourd’hui ce meurtre collectif.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous pouvons obtenir le désendettement des États les plus pauvres afin qu’ils puissent investir dans leur agriculture. Nous pouvons obtenir l’interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base. Nous pouvons interdire qu’on brûle des centaines de millions de tonnes de plantes nourricières pour en faire des agrocarburants. Nous pouvons stipuler le droit des paysans à la terre que le mouvement paysan Via Campesina veut faire reconnaître internationalement pour que les hedge funds ne puissent plus spolier les cultivateurs.</p>
<p style="text-align: justify;">La France et la plupart des pays dominateurs sont des démocraties. Or, il n’y a pas d’impuissance en démocratie. En Europe, nous avons toutes les armes – élections, mobilisation populaire, grève générale – pour briser cet ordre cannibale du monde. L’insurrection des consciences est proche.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueills par Thierry Brun</strong></p>
<p style="text-align: left;"><strong> </strong><strong>Source : </strong>article publié dans l’hebdomadaire Politis n° 1177 du 17 novembre 2011.</p>
<p><a href="http://www.politis.fr/L-ordre-cannibale-du-monde,16053.html">http://www.politis.fr/L-ordre-cannibale-du-monde,16053.html</a><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>* Jean Ziegler</strong><em> est professeur de sociologie à Genève et vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il a été rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation de 200 à 2008</em></p>
<p><strong><em>**</em></strong><em> « Destruction massive. Géopolitique de la faim », </em>Jean Ziegler, éditions du Seuil, 347 p., 20 euros.</p>
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		<title>«  Le AAA, on s’en fout  !  »</title>
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		<pubDate>Thu, 27 Oct 2011 11:00:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[L’économiste Jacques Généreux* défend une réforme du statut des banques centrales nationales pour financer les États et sortir de la crise de la dette. Va-t-on vers un nouvel échec pour régler la crise de la dette dans les pays de la zone euro ? Après la Grèce, c’est au tour de l’Italie et de la France [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>L’économiste Jacques Généreux* défend une réforme du statut des banques centrales nationales pour financer les États et sortir de la crise de la dette.</em></strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/CriseDette.jpg"><img class="size-full wp-image-5396 aligncenter" title="CriseDette" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/CriseDette.jpg" alt="" width="180" height="180" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Va-t-on vers un nouvel échec pour régler la crise de la dette dans les pays de la zone euro ? Après la Grèce, c’est au tour de l’Italie et de la France d’être mises sous surveillance par les agences de notation. Les pays européens ont pris des mesures de sortie de crise. Le tabou de la restructuration de la dette d’un pays en difficulté est ainsi tombé : les banques devront tirer un trait sur au moins 50 % de la dette grecque. Un plan de recapitalisation des banques de plus de 100 milliards d’euros a été annoncé lors de la réunion des ministres européens des Finances, le 23 octobre.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais au lieu de prêter directement aux États, l’Allemagne et la Commission européenne, au nom des traités européens, proposent que le Fonds de soutien de la zone euro (FESF) reste l’instrument financier indispensable pour enrayer la contagion de la crise. Ce fonds devra garantir une partie des titres de dette qu’achèteront les marchés financiers, lesquels continueront de fixer les taux d’intérêt en s’appuyant sur les agences de notation. Rien ne les empêche de spéculer sur le défaut éventuel de l’Italie ou de l’Espagne. Autre mesure : des modifications du traité de Lisbonne sont prévues, mais pour renforcer l’austérité budgétaire.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Entretien</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Propos recueillis par Thierry Brun</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>L’enchaînement des sommets européens autour de la crise de la dette se déroule sur fond de pression des marchés financiers. Les dirigeants européens se donnent-ils les moyens de changer ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jacques Généreux :</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Quand on voit la réaction de François Baroin, ministre des Finances, après l’annonce de la mise sous surveillance de la France par Moody’s, on est affligés. Il s’est précipité devant les médias pour dire qu’il fera tout pour garder le triple A. Il laisse clairement entendre qu’il faut plus d’austérité. Il ne renoncera à aucune catastrophe pour la population, ni à aucun sacrifice pourvu qu’on respecte le jugement d’une agence de notation.</p>
<p style="text-align: justify;">Le gouvernement français est pâle et tremblant devant quelques personnes réunies dans un bureau qui n’ont aucun pouvoir. C’est hallucinant de la part de la cinquième puissance économique mondiale, membre de l’Union européenne. Et il n’y a pas eu de la part du principal parti d’opposition à la droite une réaction vive et immédiate pour dire que la note des agences de notation, on s’en fout !</p>
<p style="text-align: justify;">Or n’importe quel gouvernement progressiste peut se financer autrement qu’en passant par les marchés financiers. Mais les socialistes ne peuvent pas le dire puisqu’ils sont d’accord avec la droite sur le fait qu’il y a trop de dette et qu’il faut une forme d’austérité. Ils admettent que le financement des biens publics est dépendant des marchés financiers.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les États peuvent-ils se passer des marchés financiers ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Nous n’avons pas besoin des marchés financiers pour financer les biens publics. Mais on y a été contraints parce que l’on a renoncé à la participation de la Banque centrale européenne (BCE) au financement des dettes publiques. Au niveau européen, on a aussi décidé d’ouvrir les marchés de capitaux nationaux et européens à l’ensemble du marché mondial des capitaux, ce qui nous a rendus dépendants des conditions du marché mondial.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a un moyen très simple de sortir de cette situation : on peut procéder à une réforme de notre banque centrale nationale pour l’autoriser à financer directement de la dette publique, c’est-à-dire prêter à taux zéro. On peut économiser là près de 50 milliards d’euros par an, ce qui correspond aux intérêts sur la dette publique française.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Sans se faire taper sur les doigts par la Commission européenne ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On pourra toujours se faire taper sur les doigts, mais de manière symbolique. Évidemment, autoriser la Banque de France à financer la dette publique est interdit par les traités européens. Et on ne peut pas donner à des banques publiques des prérogatives que n’auraient pas d’autres banques, ce serait une entrave à la libre concurrence.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est de la responsabilité des gouvernements de désobéir à ces dispositions qui nous enferment dans la spirale infernale de la crise de la dette. Si on ne fait pas cela, on n’aura aucun moyen d’éviter les crises financières. On sait très bien que sur la question de la réforme de la BCE, il n’y aura pas d’accord. Il y a un veto allemand sur l’idée que la BCE pourrait devenir le banquier direct des États.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment la Grèce peut-elle sortir de cette crise ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">N’importe quel pays peut se sortir en quelques semaines de ce bourbier épouvantable. Le Premier ministre grec, Georges Papandréou, peut reprendre le contrôle de sa banque centrale par la loi, sans sortir du système européen et de la BCE. La Grèce peut présenter une réforme du statut de sa banque centrale et lui accorder l’autorisation de prêter directement à l’État.</p>
<p style="text-align: justify;">Les traités européens ne seront pas respectés, mais il n’y a aucune autorité européenne qui interdira au Parlement grec de voter une telle loi. Les traités européens ont prévu des conditions pour entrer dans la zone euro, mais aucune pour y rester. Les agences de notation pourront toujours mettre un triple zéro à la Grèce ou à la France, cela n’aura pas d’incidence puisque les États pourront se financer eux-mêmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Rappelons que cela a été pratiqué par tous les pays européens jusque dans les années 1970. À cette époque, on n’avait pas de souci avec les marchés financiers ni avec les spéculateurs. De plus, il existait un contrôle des changes et des capitaux. Donc, on sait faire, et cela a marché. Il n’y a pas d’autres moyens de sortir de cette crise des dettes publiques. Mais on a beau l’expliquer, le démontrer, le rappeler depuis trois ans, on applique les méthodes inverses, c’est-à-dire moins de croissance, de la récession et de l’austérité.</p>
<p style="text-align: justify;">Les spéculateurs les plus cyniques sur les marchés financiers savent très bien que la méthode qu’on emploie n’est pas de nature à garantir le remboursement de leurs créances. Cela veut dire qu’ils se préparent à une restructuration des dettes publiques. On les voit spéculer de plus belle en faveur de la dégradation de la dette grecque parce qu’ils ont pris tellement de contrats d’assurance sur cette dette qu’ils ont intérêt à ce que la Grèce soit en défaut de paiement.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueillis par Thierry Brun</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Source : </strong>article paru dans Politis n° 1174 du 27 octobre 2011</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.politis.fr/%E2%80%89Le-AAA-on-s-en-fout%E2%80%89-%E2%80%89,15730.html">http://www.politis.fr/ Le-AAA-on-s-en-fout - ,15730.html</a></p>
<p><strong>• AGIR </strong>: signer l’<a href="http://www.audit-citoyen.org">Appel pour un audit citoyen de la dette publique</a>, lancé le 26 octobre par le Collectif national (constitué d’une vingtaine d’organisations syndicales et associatives et soutenu par plusieurs formations politiques) pour un audit citoyen de la dette publique.</p>
<p style="text-align: justify;">* <strong>A LIRE</strong> : Jacques Généreux : <strong>« <em>Nous on peut ! </em>»</strong>, Ed. Seuil, 138 pages, 11€, Sept. 2011. Pourquoi et comment un pays peut toujours faire ce qu&#8217;il veut face aux marchés, face aux banques, face aux crises, face à la BCE, face au FMI&#8230;</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/J.GénéreuxLivre.jpeg"><img class="size-medium wp-image-5395 aligncenter" title="J.GénéreuxLivre" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/J.GénéreuxLivre-205x300.jpg" alt="" width="205" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">=&gt; image couv.</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
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		<title>&#8220;La France n&#8217;est plus notre soleil&#8221;</title>
		<link>http://www.nsae.fr/2011/10/19/la-france-nest-plus-notre-soleil/</link>
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		<pubDate>Tue, 18 Oct 2011 22:40:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Les Africains se tournent de plus en plus vers les pays émergents. L&#8217;incapacité de la France à mettre en valeur sa diversité alimente le malaise Entretien avec Achile Mbembé * Les &#8220;révélations&#8221; de Robert Bourgi sur le financement de responsables politiques français par des chefs d&#8217;Etat africains remettent en lumière les relations troubles de la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les Africains se tournent de plus en plus vers les pays émergents. L&#8217;incapacité de la France à mettre en valeur sa diversité alimente le malaise</em></strong></p>
<p><strong>Entretien avec Achile Mbembé *</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/A.Mbembé1.jpeg"><img class="aligncenter size-full wp-image-5354" title="A.Mbembé" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/A.Mbembé1.jpeg" alt="" width="183" height="275" /></a><br />
</strong></p>
<p style="text-align: center;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Les &#8220;révélations&#8221; de Robert Bourgi sur le financement de responsables politiques français par des chefs d&#8217;Etat africains remettent en lumière les relations troubles de la France avec ses ex-colonies. Tenez-vous pour un fait cette &#8220;corruption mutuelle&#8221; et, dans ce cas, comment en expliquez-vous la persistance cinquante ans après les indépendances ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les révélations de M. Bourgi n&#8217;en sont point, car ces pratiques étaient connues. Le fait que l&#8217;un des acteurs importants de ces marchandages prenne la parole en public maintenant montre que cet anachronisme que l&#8217;on a appelé la Françafrique est condamné à terme. Aujourd&#8217;hui, l&#8217;important est de porter nos regards sur ce qui vient, sur les dynamiques neuves. La France n&#8217;est plus le soleil de l&#8217;Afrique, car elle se trouve en compétition avec des acteurs nouveaux comme la Chine, le Brésil et l&#8217;Inde. Elle n&#8217;en est même plus le miroir et je crois que cela est bon. En même temps, un tissu de liens humains s&#8217;est constitué au fil des siècles entre la France et l&#8217;Afrique. Il faut investir dans ces relations humaines pour faire naître des solidarités neuves qui dépassent les rapports entre Etats.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment expliquez-vous que beaucoup de gens sur le continent continuent de penser que leur avenir se joue à Paris ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup d&#8217;Africains le croient car ils continuent de lire l&#8217;action de la France en Afrique à travers le prisme des philosophies autochtones. L&#8217;histoire y est considérée comme une modalité de la sorcellerie où le sujet s&#8217;identifie comme victime de forces obscures, extérieures, qui lui échappent. A cet héritage local lié à l&#8217;imaginaire, s&#8217;ajoute une expérience historique forgée à l&#8217;époque coloniale et prolongée par les pratiques néocoloniales : des interventions armées, le soutien actif à des dictatures corrompues, et la difficulté qu&#8217;ont éprouvée tous les gouvernements français, de droite comme de gauche, à s&#8217;allier à des forces d&#8217;émancipation.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi la gauche a-t-elle échoué à promouvoir la démocratie en Afrique ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au fond, la gauche française, hormis le PCF à l&#8217;époque coloniale, a toujours partagé avec la droite un regard sur l&#8217;Afrique et les Africains fondé sur l&#8217;idée que les sociétés africaines sont régies par des règles différentes des nôtres. La gauche a souvent porté sur le continent un regard marqué par le paternalisme et un excès de bonne conscience. Elle a donc peut-être été un peu plus autiste que la droite, alors même que la recherche académique française n&#8217;a pas arrêté de montrer les transformations des sociétés africaines.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous avez critiqué l&#8217;intervention française en Côte d&#8217;Ivoire, justifiée officiellement par la nécessité de faire respecter le résultat d&#8217;une élection et de stopper les violences. Pensez-vous qu&#8217;une guerre civile soit préférable à une intervention étrangère ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les deux options constituent des pis-aller. Le défi historique auquel fait face le continent africain consiste à pacifier les formes de la lutte politique, à découpler le politique et la guerre. Tant que cela ne sera pas accompli, le nombre de conflits sanglants ne diminuera point.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Afrique doit aussi s&#8217;astreindre à inventer par elle-même, à partir de ses ressources historiques et intellectuelles, un modèle de démocratie qui réponde à la complexité anthropologique de ses sociétés, et qui ne soit pas une greffe imposée par les bailleurs de fonds ou des armées étrangères. Ceci exige un travail lent, pénible, méthodique et discipliné que personne n&#8217;est prêt à envisager pour le moment. Enfin, l&#8217;absence d&#8217;une puissance hégémonique africaine capable de s&#8217;imposer avec d&#8217;autres sur le théâtre africain fait que le continent reste comme le ventre mou du monde qui attise la volonté des puissances étrangères d&#8217;y intervenir.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Après le &#8220;printemps arabe&#8221;, un &#8220;printemps africain&#8221; est-il possible ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Non, aucun régime africain ne court ce risque. Les conditions qui ont conduit aux événements du printemps n&#8217;existent nulle part. Au sud du Sahara, les classes moyennes existent depuis cinquante ans tout au plus et n&#8217;ont ni le recul historique des égyptiennes, ni le niveau de professionnalisation des tunisiennes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous avez écrit qu&#8217;avec l&#8217;immigration, &#8220;la France récolte ce qu&#8217;elle a semé avec sa politique africaine&#8221;. De quelle façon le passé colonial pèse-t-il sur la politique française d&#8217;immigration ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il faut dédramatiser : la France n&#8217;est plus le pôle privilégié de l&#8217;immigration africaine en direction de l&#8217;Occident. Le nombre d&#8217;Africains qui ont pour objectif d&#8217;aller en France est très petit et va décroissant. Les discours français sur l&#8217;immigration africaine relèvent du fantasme. Ils sont liés à la période particulière que nous vivons, marquée par une rebalkanisation du monde, une redistribution planétaire très inégale des possibilités de mouvement, la construction de murs et la militarisation des frontières. Cela n&#8217;est pas typiquement français, mais la France s&#8217;exprime en mettant la peur de l&#8217;immigré au service d&#8217;une politique raciste, en attisant le fantasme d&#8217;une France sans étranger, une idée qui est contraire à son histoire.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La droite comme la gauche s&#8217;alarment de &#8220;l&#8217;échec de l&#8217;intégration&#8221; des descendants d&#8217;Africains. Qu&#8217;en pensez-vous ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il n&#8217;est pas vrai de dire que les descendants d&#8217;immigrés africains ne se sont pas intégrés. Les conflits, les luttes et les débats en cours montrent que l&#8217;intégration est en marche. Mon regard sur la France est optimiste. La réalité, c&#8217;est qu&#8217;elle est aux prises avec son histoire, elle en train de s&#8217;autoproduire sur un mode inédit et cela désempare beaucoup de gens. D&#8217;où tout ce bruit autour des questions d&#8217;intégration et d&#8217;assimilation.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourtant, vous avez souvent dénoncé l&#8217;incapacité de la France à assumer son passé colonial ! </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong> Je l&#8217;ai pensé, mais en réalité, le débat est nourri : il n&#8217;y a pas de refoulement, mais un énorme défoulement après une période d&#8217;aphasie. Il faut passer du défoulement à une critique exigeante du passé, qui ouvre des chemins d&#8217;avenir et n&#8217;empêche pas la France d&#8217;effectuer les nouveaux voyages planétaires de la pensée.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous critiquez une France incapable d&#8217;assumer la fierté de sa diversité et en voie de provincialisation. N&#8217;est-ce pas contradictoire? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Non : il y a un décalage entre le dynamisme des processus sociaux en cours, les multiples exemples de convivialité dans les quartiers, dans les arts, et le discours public qui est porté sur eux. Cette vie citoyenne conviviale pourrait servir de base pour imaginer une France qui, au lieu d&#8217;avoir peur, serait ouverte parce qu&#8217;elle saurait d&#8217;où elle vient et ce qu&#8217;elle est.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi ce discours est-il si peu porté politiquement ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">La France est grincheuse, elle aime le persiflage. C&#8217;est un pays où pour exister, il faut critiquer. Où un discours optimiste risque d&#8217;être pris pour de la naïveté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le facteur racial a été déterminant, selon vous, dans notre histoire coloniale et vous militez pour que sa persistance dans la société soit reconnue. Cela ne risque-t-il pas d&#8217;entretenir un esprit victimaire peu propice à l&#8217;intégration ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd&#8217;hui, on dit aux immigrés africains et à leurs enfants : <em>&#8220;Vous devez être comme nous. Mais, comme vous êtes vraiment différents, nous savons très bien que vous n&#8217;y parviendrez pas et que vous ne pourrez donc jamais vous intégrer.&#8221;</em> Il faut réintroduire la race si l&#8217;on veut sortir de ces impasses qui bloquent toute discussion sur les transformations de l&#8217;identité française et la capacité du modèle français à élargir notre compréhension de la démocratie. Cela n&#8217;a rien à voir ni avec le &#8220;communautarisme&#8221; ni avec cette hypocrisie qui consiste à faire comme s&#8217;il n&#8217;y avait pas une histoire à assumer et à transcender. Une histoire où la race a occupé des fonctions symboliques, politiques et économiques à travers l&#8217;esclavage et la colonisation. Il ne s&#8217;agit pas de faire repentance, mais de sortir de cette espèce de bonne conscience bête qui fait que l&#8217;on ne sait même plus qui l&#8217;on est à force de dénégations.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi enfermer les gens dans des catégories si l&#8217;objectif final est de les dépasser ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Parce qu&#8217;il faut redresser un certain nombre d&#8217;inégalités que la race a servi à constituer historiquement. Il faut que la représentation politique soit à l&#8217;image de la convivialité qui existe dans la société. Il faut faire en sorte que la non-diversité devienne un anachronisme.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous appelez la République à reconnaître les divisions raciales alors que vous affirmez que le cosmopolitisme est l&#8217;avenir de l&#8217;humanité ! </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Je me situe dans une tradition d&#8217;origine africaine qui a toujours pensé que la différence en soi ne signifie pas grand-chose mais aussi que la reconnaissance de la différence est un moment significatif, stratégique, dans le projet plus large d&#8217;un Senghor ou d&#8217;un Glissant, d&#8217;une <em>&#8220;épiphanie des nations&#8221;</em>. L&#8217;humanité sera riche de l&#8217;ensemble de ses singularités. Elle sera appauvrie si ces singularités lui sont amputées. Je ne suis pas un militant de la différence, je suis pour une politique du semblable et de l&#8217;en-commun, si tant est que le monde que nous habitons appartienne à tous.</p>
<p style="text-align: right;">Propos recueillis par</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Philippe Bernard</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em>*</em>Professeur d&#8217;histoire</p>
<p style="text-align: justify;">Né au Cameroun en 1957, est docteur en histoire (Paris-I). Il enseigne l&#8217;histoire et les sciences politiques à l&#8217;université du Witwatersrand (Afrique du Sud) et à l&#8217;université Duke (Etats-Unis). Il est<em> </em>l&#8217;auteur de<em> &#8220;De la postcolonie&#8221; (Karthala, 2000) </em>et de<em> &#8220;Sortir de la grande nuit&#8221; (La Découverte, 2010). </em>Il s&#8217;apprête à publier<em> &#8220;Critique de la raison nègre&#8221; chez Fayard.</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>_________________________________________________</em></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Les Africains sont-ils mûrs pour la démocratie ?</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les échecs de la démocratie en Afrique reflètent-ils l&#8217;incapacité des Occidentaux à exporter leur &#8220;modèle&#8221;, ou l&#8217;immaturité des Africains ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les Africains ont une vieille culture de la délibération. Le concept de la &#8220;palabre&#8221; renvoie à une structure sociale où la confrontation des points de vue est une donnée de légitimation du pouvoir. Les cultures africaines tolèrent plus ou moins l&#8217;idée de l&#8217;inégalité, mais les idées d&#8217;exclusion et de non-partage y sont frappées d&#8217;anathème. Ces pratiques culturelles, si elles étaient prises en compte, ouvriraient la voie à des schémas institutionnels capables &#8220;d&#8217;inculturer&#8221; la démocratie. La question n&#8217;est pas de savoir si les Africains sont mûrs pour la démocratie, mais de s&#8217;atteler à ce travail patient et critique d&#8217;invention de formes sociales d&#8217;échanges qui correspondent à la mémoire et aux pratiques des gens. Or pour le moment, l&#8217;affrontement politique en Afrique est un jeu à sommes nulles où le gagnant gagne tout et le perdant perd tout.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelles forces sociales peuvent-elles réinventer la démocratie africaine ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ce travail devrait être porté par les intellectuels, la société civile, les ONG, les Eglises. Il est déjà visible, en pointillé, çà et là. Mais ce dont on a besoin, c&#8217;est d&#8217;un grand mouvement, d&#8217;une nouvelle génération de lutte qui porterait ces préoccupations et qui aiderait à faire émerger de nouvelles formes de leadership telles qu&#8217;on le voit déjà à la base, dans des églises ou des associations de village. Ces forces devraient surtout faire en sorte que le projet démocratique soit porté par des idées. Celle de liberté, bien sûr, mais aussi celle de &#8220;réserve de vie&#8221; face aux forces porteuses de mort si présentes dans le quotidien des Africains.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi insistez-vous tant sur la question des institutions ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Parce que sans les institutions, il n&#8217;est pas possible de constituer une communauté politique dans la durée. Beaucoup d&#8217;Africains luttent pour vaincre les forces qui les maintiennent dans le provisoire. Des institutions stables constitueraient un des paravents contre cette existence précaire. Pour le moment, la vie de beaucoup de gens se déroule soit dans l&#8217;instant, soit dans le passé. Le futur est une denrée rare en Afrique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La déférence pour l&#8217;aîné, le noble n&#8217;est-elle pas un obstacle à la démocratie ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le droit d&#8217;aînesse va de pair avec un système de compensation, de dons, sans lequel l&#8217;aîné peut être contesté. On ne va pas gommer ces réalités du jour au lendemain. La question est de savoir comment être pragmatique pour les articuler à un projet de dignité et d&#8217;équivalence relative entre les gens. Il faut compter aussi sur les luttes sociales.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueillis par Ph. B.</strong></p>
<p><strong>Source</strong> : article publié dans Le Monde daté du 18 octobre 2011</p>
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		<title>Egypte: &#8220;Le pire n’est pas devant les coptes&#8221;</title>
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		<pubDate>Thu, 13 Oct 2011 20:52:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Par Vincent Braun Mais il est possible que la minorité chrétienne d&#8217;Egypte se trouve dans une situation moins bonne que sous la présence de Hosni Moubarak, nous dit l&#8217;islamologue Emilio Platti. Emilio Platti est islamologue, père dominicain et professeur émérite de l’Université de Louvain (KUL), membre de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire et aussi [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Par Vincent Braun</p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mais il est possible que la minorité chrétienne d&#8217;Egypte se trouve dans une situation moins bonne que sous la présence de Hosni Moubarak, nous dit l&#8217;islamologue Emilio Platti.</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Coptes2.jpg"><img class="size-medium wp-image-5305 aligncenter" title="Coptes2" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Coptes2-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a><br />
</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Emilio Platti est islamologue, père dominicain et professeur émérite de l’Université de Louvain (KUL), membre de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire et aussi du Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain (Cismoc, UCL). En août dernier, il est rentré d’un séjour de six mois en Egypte &#8211; où il se rend régulièrement depuis 40 ans. Il a donc vécu au jour le jour l’après-révolution. Pour lui, les violences régulières à l’égard des coptes pourraient être les prémices d’une détérioration de la situation de cette minorité chrétienne représentant de 8 à 10 % de la population égyptienne.</p>
<p style="text-align: justify;">Dimanche dernier au Caire, une manifestation copte s’indignant de l’incendie volontaire d’une église dans la province d’Assouan (dans le sud du pays) avait dégénéré en violentes échauffourées suite à l’immixtion de groupes d’assaillants et à l’intervention musclée de l’armée. Des violences faisant 25 morts, dont 17 coptes et plus de 300 blessés. Ce sont les pires incidents survenus depuis la démission du président Hosni Moubarak en février dernier. A chaque fois, c’est le même scénario, dit en substance Emilio Platti : <em>&#8220;Il y a d’abord l’attaque d’un lieu chrétien par des extrémistes musulmans qui déclenche une manifestation pacifique des coptes, laquelle est la cible d’extrémistes islamistes. La dernière fois, c’était en mai, lorsque des extrémistes avaient incendié deux églises, faisant 13 morts&#8221;.</em></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Coptes1.jpeg"><img class="size-full wp-image-5306 aligncenter" title="Coptes1" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Coptes1.jpeg" alt="" width="275" height="183" /></a></p>
<p style="text-align: left;"><strong>Entretien.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment expliquez-vous de tels incidents et l’attitude violente de l’armée ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Selon mes informations, des inconnus se sont attaqués aux manifestants coptes en leur tirant dessus. Et l’armée n’a pas joué le rôle qu’elle aurait dû jouer, c’est-à-dire protéger les coptes. Il faut dire aussi que ni l’armée ni la police n’ont été formées pour suivre des manifestations pacifiques. Sous Moubarak, seul le rôle répressif était mis en avant. Il y a donc une impréparation des forces armées à encadrer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les coptes doivent-ils craindre la majorité musulmane ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La révolution a libéré des extrémistes qui s’étaient jusque-là tenus à carreau. Moubarak avaient peur des Frères musulmans, qui représentent la partie la plus modérée du courant islamiste, et les avaient pourchassés. Depuis février, les Frères sont sortis de l’ombre ainsi que les extrémistes salafistes et wahhabites (inspirés d’Arabie Saoudite). Les slogans islamistes sont apparus invoquant la charia (l’ensemble des normes islamiques, NdlR) comme source unique de la législation, alors que la constitution égyptienne ne la mentionne que comme source principale. Je pense qu’ils profitent du chaos de la transition pour s’attaquer à la minorité copte. On a vu le même phénomène contre les chrétiens d’Irak. En Egypte, les islamistes se sont même attaqués aux tombeaux de saints soufi musulmans. Donc, les chrétiens sont attaqués de toutes parts et je comprends très bien qu’ils se sentent en danger. En tout cas, on est très loin des slogans de la révolution qui voyaient les chrétiens et les musulmans main dans la main, pour l’unité de l’Egypte. Les forces vives de la révolution doivent réagir fermement.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Qui a intérêt à déstabiliser le pays?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mon hypothèse est que les personnes non identifiées qui ont attaqué les manifestants pourraient aussi être des partisans de l’ancien régime. Il ne faut pas oublier qu’il y avait des milliers de personnes qui étaient dans la sûreté des quartiers et qui pourraient vouloir créer le chaos par des conflits sectaires et ainsi détruire les idéaux de la révolution et nuire aux prochaines élections.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelle place y a-t-il pour les chrétiens parmi les musulmans dans la nouvelle Egypte?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour la grande majorité des musulmans, il ne fait aucun doute que la charia doit figurer dans la constitution. La domination culturelle et religieuse islamique est un fait en Egypte. Tout le monde le concède. Il est question d’une citoyenneté islamique, mais dans laquelle les chrétiens ont leur place. A la limite, on pourrait enlever la mention de l’appartenance chrétienne ou musulmane sur la carte d’identité. Mais le problème, vu de l’Europe, c’est que l’Egypte n’en est pas à concevoir un pays laïc, dans le sens d’une citoyenneté neutre, avec un système politique qui serait délié de la religion. C’est inconcevable pour la plupart des musulmans. A partir de là, le statut des chrétiens dépend de la majorité qui sera mise en place à l’issue des élections.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelles garanties les coptes peuvent-ils avoir ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’ancien régime avait fait des concessions, octroyant des permis de bâtir pour des clochers relativement élevés dans les villes. Il y avait déjà une certaine modération dans l’application, dans le concret du vivre ensemble. Aujourd’hui, compte tenu des événements, les chrétiens sont beaucoup moins rassurés. Ils craignent que l’armée ne soit pas en mesure de les protéger. Et dans les faits, l’armée ne joue pas son rôle de protecteur. Il y a là quelque chose que je comprends mal, surtout après les événements du mois de mai. Sinon, il semble acquis que les coptes pourront continuer à bâtir des églises, des sanctuaires, et à s’afficher comme tels en public. Mais il n’y aura pas une citoyenneté égale pour tous, bien qu’elle soit affirmée dans les idéaux de la révolution et dans les décrets constitutionnels du Conseil supérieur des forces armées (qui préside actuellement le pays, NdlR). Pour les coptes, le pire n’est pas devant eux. Mais il est possible qu’ils se retrouvent dans une situation moins bonne que sous Moubarak.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le Conseil supérieur des forces armées a-t-il l’autorité suffisante pour ramener le calme?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il l’a eue puisque depuis mai il ne s’était rien passé de ce genre. L’armée seule ne peut pas renverser la situation. Il faudra que le grand imam, le patriarche, et toute la société civile s’y mettent. L’armée hésite beaucoup, elle avance à tâtons. Elle publie des décrets constitutionnels, mais les rediscutent, reportent des dates Et puis, il y a un autre élément: une agitation sociale se fait sentir à nouveau. Car ce n’est pas parce qu’il y a eu la révolution que la vie est moins chère, que les salaires augmentent et que le pays ne plonge pas. Les grèves se multiplient. La grande majorité des gens a plutôt ces préoccupations-là. Et sur ce point, le gouvernement ne peut pas faire grand-chose pour le moment.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Source </strong><em>: La Libre Belgique, </em>article mis en ligne le 12.10.2011<strong> </strong></p>
<p><a href="http://www.lalibre.be/actu/international/article/691286/egypte-le-pire-n-est-pas-devant-les-coptes.html">http://www.lalibre.be/actu/international/article/691286/egypte-le-pire-n-est-pas-devant-les-coptes.html</a></p>
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		<title>Frances Fox Piven. « Un mouvement social fort reste possible aux États-Unis »</title>
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		<pubDate>Thu, 06 Oct 2011 15:08:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[À soixante-dix-neuf ans, Frances Fox Piven est l’une des grandes «consciences» de la gauche américaine. D’après le furieux commentateur ultra-ultraconservateur de Fox News, Glenn Beck, elle est l’une des dix personnes les plus dangereuses des États-Unis. Rencontre avec une « suspecte habituelle » des grands combats progressistes. Vous avez coorganisé, il y a quelques mois, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>À soixante-dix-neuf ans, Frances Fox Piven est l’une des grandes «</em></strong><strong><em>consciences</em></strong><strong><em>» de la gauche américaine. D’après le furieux commentateur ultra-ultraconservateur de Fox News, Glenn Beck, elle est l’une des dix personnes les plus dangereuses des États-Unis. Rencontre avec une «</em></strong><strong><em> </em></strong><strong><em>suspecte habituelle</em></strong><strong><em> </em></strong><strong><em>» des grands combats progressistes.</em></strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/F.F.Piven_.jpeg"><img class="size-full wp-image-5278 aligncenter" title="F.F.Piven" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/F.F.Piven_.jpeg" alt="" width="236" height="177" /></a><br />
</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous avez coorganisé, il y a quelques mois, le lancement de Résistance États-Unis, à New York</strong><strong> </strong><strong>? Quel en est l’objectif</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven</strong>. Nous avons organisé un séminaire retransmis à travers tout le pays. Il s’agissait de s’insurger contre l’austérité, la dette et l’avidité du capital. Des orateurs connus nationalement ont pris la parole (le philosophe Cornell West, l’économiste Jeffrey Sachs, et le président de l’AFL-CIO, Richard Trumka, entre autres – NDLR). 269 campus se sont connectés à la retransmission. Notre but était d’ajouter de l’impulsion à celle déjà créée par les manifestations dans le Wisconsin en expliquant les enjeux et en mettant en lumière les marches locales qui se déroulaient durant ce printemps.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Où en est ce mouvement</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven.</strong> Il est encore difficile de le dire à ce point. L’idée est souvent répandue que les mouvements passés ont commencé doucement puis sont montés régulièrement en puissance. C’est inexact. Les mouvements débutent avec des manifestations surgissant ici qui fléchissent ensuite avant de repartir, ailleurs peut-être. Il n’y a vraiment pas de science qui prédit l’éruption des mouvements. Qui s’attendait aux mobilisations dans les rues d’Athènes ? Qui a prédit les mouvements de grève qui ont commencé aux États-Unis en 1934 ou les manifestations pour les droits civiques qui se sont répandues dans le Sud au début des années 1960 ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Croyez-vous en la possibilité, aux États-Unis, d’un mouvement social fort, impulsé depuis la base</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven</strong>. Oui, c’est possible mais définitivement pas certain. Nous connaissons beaucoup de choses sur les conditions nécessaires à un mouvement mais nous ne pouvons toujours pas expliquer ce mystérieux point d’ignition, d’indignation et d’espoir qui catalyse un mouvement. Plutôt que d’expliquer, nous usons de métaphores telles que « l’étincelle » ou « la contagion ». Mais évidemment un mouvement n’est ni une conflagration ni une épidémie… Il implique un large nombre de gens qui se rendent compte que leurs problèmes sont dus à des groupes ou des individus identifiables et qu’ils peuvent eux-mêmes agir pour forcer à des changements. Dans ce processus, des gens découvrent que le refus de se conformer à leurs routines quotidiennes, à leur rôle en tant que travailleurs ou salariés ou étudiants peut devenir la source même de leur pouvoir. Mais même lorsque le peuple devient rebelle, il n’y a pas de garantie de succès car les forces du capitalisme néolibéral, incluant l’appareil politique de droite qu’elles ont construit, sont redoutables. L’enjeu est énorme et les mouvements populaires venant de la base devront faire face à une forte résistance.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Ce mouvement devrait-il se fixer comme objectif de construire un parti progressiste</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven</strong>. Ce ne serait probablement pas le bon chemin à prendre aux États-Unis où les troisièmes partis sont constitutionnellement empêchés. Il pourrait tenter de s’ancrer au sein même du parti démocrate. Mais c’est la force du mouvement qui lui permettrait d’obtenir du pouvoir au sein du Parti démocrate, pas sa présence en soi dans ce parti.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>En parlant du Parti démocrate… diriez-vous que la présidence de Barack Obama a déçu la plupart des électeurs et des militants progressistes</strong><strong> </strong><strong>? Ou a-t-il apporté le changement qu’il avait promis</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven</strong>. La présidence d’Obama a déçu de nombreux progressistes. Mais ils ont peut-être commis l’erreur de placer leurs espoirs en Obama. Il est vrai que le président a usé d’une rhétorique enthousiasmante durant la campagne des primaires. Mais l’électorat durant cette phase est différent de l’électorat général : il est plus militant et plus à gauche. Puis, pendant la campagne électorale et après son élection, Obama s’est principalement comporté comme un politicien. Il a tenté d’apaiser ses opposants et a été déférent avec les intérêts de Wall Street qui lui ont fourni la majorité de son soutien financier. Il a certes accompli certaines choses, une réforme de la santé que ses prédécesseurs avaient éludée et un bon plan de relance qui a aidé les moins aisés. Mais il ne serait pas raisonnable d’attendre des initiatives plus fortes de la part d’un président politicien, à moins qu’il ne soit pressé par des forces de la gauche et par la base de la société. Et, jusqu’à maintenant, cela ne s’est pas passé.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous avez été prise pour cible par Glenn Beck, et le Tea Party semble donner le «</strong><strong> </strong><strong>la</strong><strong> </strong><strong>» dans la bataille politique. Qu’est-ce que cela dit de l’Amérique</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven</strong>. Dans la population américaine, il y a toujours eu un secteur religieux important, raciste, et sensible aux appels nationalistes. Le Tea Party a mobilisé ce secteur. Ses adhérents sont presque exclusivement blancs, plus âgés que la moyenne nationale et économiquement sous pression. Ils sont sensibles aux appels qui exploitent leur sentiment que les changements démographiques et culturels ont éloigné d’eux le pays. En tant qu’africain-américain, Obama symbolise ce ressentiment de personnes qui le considèrent comme un étranger. Mais le Tea Party n’est pas que cela. Il a été favorisé par de puissants intérêts financiers, y compris Fox News et les frères Koch.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Ce même Tea Party fait régulièrement appel aux pères fondateurs. Vous-même avez écrit un livre à propos des «</strong><strong> </strong><strong>gens ordinaires</strong><strong> </strong><strong>». Finalement, qui a le plus façonné l’Amérique</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Frances Fox Piven</strong>. La République américaine a été un compromis entre des élites coloniales qui voulaient se débarrasser des contraintes et des impôts de la Couronne britannique et des petits fermiers et des artisans qui ont, en fait, mené la guerre révolutionnaire. Ces derniers, combattaient eux aussi les Anglais, à n’en pas douter, mais ils combattaient également les élites américaines. Ils étaient mus par l’idéal d’une démocratie radicale et, bien qu’ils n’aient pas gagné toutes les avancées qu’ils pensaient nécessaires pour atteindre cet idéal, ils en ont remporté certaines, par exemple, l’élection directe de la « Chambre du peuple », désormais connue comme la Chambre des représentants. Ces compromis ne nous ont pas donné une démocratie radicale, mais ils n’en ont pas moins constitué, en leur temps, une sorte de victoire.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Entretien réalisé par Christophe Deroubaix</strong></p>
<p style="text-align: right;">États-Unis, envoyé spécial.</p>
<p style="text-align: right;">11 septembre 2001</p>
<p><strong>Source </strong>:</p>
<p><a href="http://www.humanite.fr/monde/frances-fox-piven-%C2%AB-un-mouvement-social-fort-reste-possible-aux-etats-unis-%C2%BB-479183">http://www.humanite.fr/monde/frances-fox-piven-«-un-mouvement-social-fort-reste-possible-aux-etats-unis-»-479183</a></p>
<p><strong> </strong></p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Question à Pierre Villard, Co-Président du Mouvement de la paix</title>
		<link>http://www.nsae.fr/2011/09/30/question-a-pierre-villard-co-president-du-mouvement-de-la-paix/</link>
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		<pubDate>Thu, 29 Sep 2011 22:51:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Depuis neuf ans, ce quadragénaire dynamique est le Co-Président du Mouvement de la paix, première organisation pacifiste de France. Son objectif est clair, poursuivre la transformation et la rénovation de son organisation pour peser et être encore plus influente auprès des décideurs politiques. Il vient de publier un ouvrage : « Pour en finir avec [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><em>Depuis neuf ans, ce quadragénaire dynamique est le Co-Président du Mouvement de la paix, première organisation pacifiste de France. Son objectif est clair, poursuivre la transformation et la rénovation de son organisation pour peser et être encore plus influente auprès des décideurs politiques.<strong> </strong></em><em>Il vient de publier un ouvrage : « </em>Pour en finir avec l’arme nucléaire <em>» Edition La Dispute*<strong>. </strong></em><em>Il est par ailleurs Coordinateur pour la France de la campagne internationale pour abolir l’arme nucléaire (ICAN).</em></p>
<p style="text-align: center;"><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/MvtPaix.gif"><img class="aligncenter size-full wp-image-5262" title="MvtPaix" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/MvtPaix.gif" alt="" width="174" height="88" /></a><br />
</em></p>
<p><strong>Question :</strong> <strong><em>Aujourd’hui, où en est le Mouvement de la paix ? Quel est l’état de vos forces ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pierre Villard : </strong>Le Mouvement de la Paix est né en 1948 de la diversité des forces engagées dans la Résistance. Soixante-trois ans après, il est passé d’un mouvement contre les guerres à un mouvement pour la paix. C’est-à-dire que nous agissons à la fois contre les conflits et sur leurs causes pour les prévenir. Nous ambitionnons de construire la paix et d’en faire une vraie Culture. Le Mouvement de la Paix demeure la plus importante organisation pacifiste en France et compte parmi les plus influentes sur la planète. Ces dernières années, notre mouvement s’est profondément renouvelé, même s’il lui est parfois encore collé des images désuètes d’un autre temps. Nous comptons 150 comités qui rassemblent 3500 cotisants. Ces derniers mois, nous venons de récréer des comités dans les centres urbains : Lyon, Lille, Caen, Toulon, Annecy, Arras, … Notre influence va cependant bien au-delà. Par exemple : <a href="http://www.mvtpaix.org/outils/infos-paix/2011/infospaix337.htm">Infos-Paix</a>, notre newsletter compte 15 000 abonnés. Les différents sites Internet que nous gérons comptent des milliers de connexion. Le premier millier de signatures sur nos pétitions électroniques est atteint de plus en plus vite. Enfin, nous éditons le seul mensuel pacifiste : <a href="http://www.mvtpaix.org/boutique/achat/produit_details.php?id=35">Planète-Paix</a>, qui fête cette année ces 60 ans d’existence et compte 1 650 abonnés.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Question :</strong> <strong><em>Ce </em></strong><strong><em><a href="http://alternatives-economiques.fr/blogs/collin/2011/09/20/question-a-pierre-villard-co-president-du-mouvement-de-la-paix/www.21septembre.org">21 septembre</a></em></strong><strong><em>, est la Journée internationale de la paix. Qu’attendez-vous de cette journée ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pierre Villard : </strong>Cette journée gagne en importance d’année en année. Le Mouvement de la Paix y consacre beaucoup d’efforts. Nous sommes à l’initiative d’un Collectif 21 Septembre qui s’élargit au fil des ans avec un site Internet qui valorise toutes les initiatives. Ce collectif publie une affiche pour la 5<sup>ème</sup> année consécutive. La montée en puissance de cette Journée internationale est intéressante, même si la médiatisation n’est pas à la hauteur. Nous attendons de cette Journée une implication plus grande de toutes les sphères de la société dans la promotion de la culture de la paix. De grandes choses sont faites le 21 septembre, dans les écoles, les quartiers, les collectivités territoriales, …</p>
<p style="text-align: justify;">Nous demandons également à notre gouvernement de respecter les appels au Cessez-le-feu (inscrit dans la résolution de l’Onu donnant naissance à cette journée) dans les conflits où notre pays est engagé et de favoriser les issues politiques et diplomatiques à ces conflits, notamment en Afghanistan, en Libye et en Côte d’Ivoire.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Question :</strong> <strong><em>Etre pacifiste au XXIème siècle a-t-il encore un sens ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pierre Villard : </strong>Bien sûr que cela a du sens ! Quelle autre perspective durable pour notre planète que la culture de la paix ? Tout le monde est pour la paix ; mais il y a ceux qui pour avoir la paix préparent les guerres et ceux qui pour empêcher les guerres cultivent la paix. Le Mouvement de la Paix fait partie de ces réalistes-là. Les utopistes sont ceux qui croient que les guerres, les dépenses militaires et les armes nucléaires assurent leur sécurité, alors qu’elles préparent notre destruction collective. La lutte pour la paix est une action moderne pour donner aux générations futures un possible avenir. Elle se conjugue avec les luttes pour le droit, la justice, la démocratie, … Les solutions militaires ont du plomb dans l’aile.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Question :</strong> <strong><em>Votre Mouvement séduit-il les jeunes ? Pourquoi ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pierre Villard : </strong>Vaste et difficile question. Nous avons confiance dans la capacité des jeunes à s’engager pour la paix. Nous prenons des initiatives considérables : rencontres internationales, délégations, comités d’étudiants, et nous leur donnons des responsabilités à tous les niveaux. Mais nous avons encore du chemin à faire, notamment car l’image que nous donnons n’est pas toujours motivante. C’est pour cela que les jeunes doivent prendre leur place dans le Mouvement et construire les actions qui leur ressemblent. Les années qui viennent seront cruciales.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Question :</strong> <strong><em>Nous sommes à huit mois des élections présidentielles. Alors pour vous, quelles devront être les priorités pour la paix du futur Président(e)?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pierre Villard : </strong>L’image de la France s’est considérablement ternie ces dernières années. Avec le retour de la France dans l’OTAN, la poursuite de la modernisation des capacités de destruction atomique, le renforcement de la présence française en Afghanistan, l’intervention en Libye, …, Nicolas Sarkozy choisit délibérément la guerre et la violence. La prochaine personne qui assumera la Présidence de la République devra engager notre pays dans une voix radicalement différente. Il devrait proposer au parlement un débat pour la réduction de moitié des dépenses militaires dans les 10 ans à venir, la sortie de la France de l’Otan, stopper immédiatement le programme de missile nucléaire M51 et évidemment la mise en place d’une mission interministérielle pour la Culture de la paix !</p>
<p style="text-align: right;">Propos recueillis par Jean-Marie Collin</p>
<p style="text-align: right;">20 Septembre 2011</p>
<p><strong>Source : </strong></p>
<p><a href="http://alternatives-economiques.fr/blogs/collin/2011/09/20/question-a-pierre-villard-co-president-du-mouvement-de-la-paix/">http://alternatives-economiques.fr/blogs/collin/2011/09/20/question-a-pierre-villard-co-president-du-mouvement-de-la-paix/</a></p>
<p><strong>* A lire </strong>: « <em>Pour en finir avec l’arme nucléaire » </em>par Pierre Villard, Editions La Dispute, Oct. 2011, 230 pages, 15 €.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/EnfinirarmeNucl..gif"><img class="size-full wp-image-5261 aligncenter" title="EnfinirarmeNucl." src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/EnfinirarmeNucl..gif" alt="" width="150" height="220" /></a></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>En savoir plus sur le Mouvement de la Paix </strong>:</p>
<p><a href="http://www.mvtpaix.org/">http://www.mvtpaix.org/</a></p>
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		<title>&#8220;Notre système de santé évolue vers une remise en cause de la solidarité&#8221;</title>
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		<pubDate>Thu, 22 Sep 2011 21:54:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[A l&#8217;approche de la présidentielle, quelque 100 personnalités lancent un manifeste pour une santé égalitaire Ils veulent placer la santé au coeur de la campagne présidentielle. Déplorant une « dépolitisation » des questions de santé, ils souhaitent qu&#8217;un débat citoyen s&#8217;organise enfin sur l&#8217;avenir du système de soins. Cinq personnalités du secteur, le Pr André Grimaldi (diabétologue), [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong><em>A l&#8217;approche de la présidentielle, quelque 100 personnalités lancent un manifeste pour une santé égalitaire</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ils veulent placer la santé au coeur de la campagne présidentielle. Déplorant une<em> « dépolitisation » </em>des questions de santé, ils souhaitent qu&#8217;un débat citoyen s&#8217;organise enfin sur l&#8217;avenir du système de soins. Cinq personnalités du secteur, le Pr André Grimaldi (diabétologue), le Pr Olivier Lyon-Caen (neurologue), François Bourdillon (médecin de santé publique), Didier Tabuteau (responsable de la chaire santé à Sciences Po) et Frédéric Pierru (sociologue) publient, jeudi 15 septembre, un <strong><em>Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire</em></strong> (Odile Jacob, 190 p., 12 euros).</p>
<p style="text-align: justify;">S&#8217;y sont jointes 123 personnalités de tous horizons, médecins, économistes, chefs d&#8217;entreprise, dont les comédiens Jane Birkin et Vincent Lindon, les écrivains Denis Jeambar et Hélène Cixous, le sociologue Edgar Morin, l&#8217;anthropologue Françoise Héritier. Le Pr Grimaldi explique leurs craintes de la dérive du système.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/A.Grimaldi.jpg.567.jpg"><img class="size-medium wp-image-5219 aligncenter" title="A.Grimaldi.jpg.567" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/A.Grimaldi.jpg.567-300x200.jpg" alt="" width="300" height="200" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><strong>Le Pr Grimaldi, à l&#8217;hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, </strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong>le 14 septembre 2011</strong></p>
<p style="text-align: center;">Photographie Eric Garault pour « Le Monde »</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>ENTRETIEN</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Pourquoi un tel manifeste ?</em></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">La santé a été la grande absente des dernières campagnes présidentielles, alors que notre système évolue vers une remise en cause des choix de solidarité et d&#8217;égalité faits en 1945. Or contrairement aux Etats-Unis, nous n&#8217;avons pas de véritable débat sur la question. L&#8217;idée est d&#8217;interpeller les politiques, d&#8217;autant que nous observons ces dernières années une nette aggravation des inégalités et une accélération vers la privatisation du secteur.</p>
<p style="text-align: justify;">Paradoxalement, nous constatons une dépolitisation de la santé. Le &#8221; trou de la Sécu &#8221; est agité comme un chiffon rouge qui empêche de penser. Le sujet est devenu purement technique et tellement complexe que le public ne peut plus s&#8217;en emparer. Or on ne pose plus les questions &#8221; Combien veut-on dépenser pour la santé ? &#8220;, &#8221; Que doit financer la solidarité et qu&#8217;est-ce qui doit être privatisé ? &#8220;, &#8221; Où est le choix de société ? &#8220;.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Vous proposez de refonder le système mis en place en 1945. Pourquoi ? </em></strong><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Nous souhaitons rester fidèles à ses deux principes, la solidarité (les plus riches payent pour les plus pauvres et les bien-portants pour les malades), et l&#8217;égalité d&#8217;accès à des soins de qualité identique sur l&#8217;ensemble du territoire. Car ces principes fondateurs sont en train d&#8217;être remis en cause. Certes les plus pauvres, grâce à la CMU, et les soins les plus lourds sont toujours pris très largement en charge par la solidarité, mais pour les soins courants, la Sécurité sociale ne cesse de se désengager au profit des complémentaires santé. Ce transfert accroît les inégalités, car 4 millions de Français n&#8217;ont pas de mutuelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette évolution du système comporte surtout le risque qu&#8217;à l&#8217;avenir, les bien-portants appartenant aux classes moyennes ne veuillent plus payer pour les malades. Si eux-mêmes ne sont plus bien remboursés par la Sécu pour leurs soins courants, ils en viendront à réclamer la fin de son monopole.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il faut aussi aller plus loin. Le problème du système né en 1945 est qu&#8217;il est centré sur le soin et ne prend pas assez en compte la santé au sens large, et notamment la prévention. Nous préconisons donc la mise en place de quatre services publics à refonder ou à construire : l&#8217;assurance-maladie reposant sur la Sécu et non sur les mutuelles, la sécurité sanitaire et la prévention collective, le service public hospitalier reposant sur l&#8217;hôpital public et le privé à but non lucratif, le service public de la médecine de proximité reposant majoritairement sur les médecins libéraux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les dépassements d&#8217;honoraires des médecins libéraux se sont généralisés. Comment régler cette question ?</em></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il est primordial d&#8217;assurer partout la présence de médecins exerçant en secteur 1 (sans dépassement). Nous proposons de bloquer l&#8217;installation de médecins en secteur 2 (tarifs libres) dans les zones où il n&#8217;y a pas assez de médecins en secteur 1 pour garantir le respect du principe républicain de l&#8217;égalité d&#8217;accès aux soins.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Votre proposition phare consiste à réaugmenter le remboursement des soins courants, dont la Sécurité sociale se désengage peu à peu. Comment la financez-vous ? </em></strong><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Faire passer le niveau de remboursement des soins courants de 55 % au taux originel de 80 % coûterait entre 7 et 8 milliards d&#8217;euros. Plutôt que de raisonner en termes de &#8221; maîtrise médicalisée &#8221; et de &#8221; responsabilisation des malades &#8220;, il faut revoir les recettes mais aussi toutes les dépenses que la solidarité doit prendre en charge. On peut imaginer par exemple que les cures thermales ne soient plus prises en charge.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut surtout engager une vraie évaluation médico-économique des médicaments. Des taux de remboursement à 15 % ou à 30 % n&#8217;ont pas de sens. Entre deux produits d&#8217;efficacité identique, c&#8217;est le moins cher qu&#8217;il faut rembourser.</p>
<p style="text-align: justify;">La liste est longue et la différence de prix peut être considérable, jusqu&#8217;à 400 fois pour des médicaments semblables traitant la dégénérescence maculaire rétinienne ! Le scandale du Mediator a rendu l&#8217;opinion prête à comprendre cette révision. En revanche, il faut relever d&#8217;urgence le remboursement des soins dentaires et d&#8217;optique.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour réduire les dépenses, nous préconisons aussi de regarder du côté de la disparité des pratiques médicales. D&#8217;un établissement à l&#8217;autre, les taux de césariennes, d&#8217;endoscopie digestive, de pose de pacemakers ou de stents coronariens varient de 1 à 3 !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Et du côté des recettes ? </em></strong><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Nous estimons que l&#8217;ensemble des revenus doit participer au financement de la Sécurité sociale &#8211; la Cour des comptes avait d&#8217;ailleurs estimé en 2010 les exonérations de cotisations à 35 milliards d&#8217;euros.</p>
<p style="text-align: justify;">Surtout, il faut instaurer une règle d&#8217;or. Si les dépenses de santé médicalement justifiées augmentent, alors les recettes doivent croître en proportion. Si nous faisons le choix de dépenses pour notre santé, nous devons payer et non laisser à nos enfants la charge de le faire. On comprendrait mal que les candidats à la présidentielle esquivent ce débat.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueillis par </strong></p>
<p style="text-align: right;"><strong>Laetitia Clavreul</strong></p>
<p><strong>Source </strong>: article publié dans Le Monde daté du 16 sept. 2011</p>
<p><strong>A LIRE : </strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/ManifesteSanté.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-5223" title="ManifesteSanté" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/ManifesteSanté.jpg" alt="" width="155" height="235" /></a><br />
</strong></p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>&#8220;Il ne peut y avoir une règle unique pour des systèmes écologiques qui diffèrent&#8221;</title>
		<link>http://www.nsae.fr/2011/09/06/il-ne-peut-y-avoir-une-regle-unique-pour-des-systemes-ecologiques-qui-different/</link>
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		<pubDate>Tue, 06 Sep 2011 19:38:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Selon Elinor Ostrom, Prix Nobel d&#8217;économie, la préservation des ressources mondiales passe par une bonne communication au niveau local. Elinor Ostrom, 78 ans, est américaine et une des rares femmes à avoir reçu le prix Nobel d&#8217;économie, en 2009. Cette distinction couronnait ses travaux sur la gestion coopérative des biens communs, au premier rang desquels [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><strong><em>Selon Elinor Ostrom, Prix Nobel d&#8217;économie, la préservation des ressources mondiales passe par une bonne communication au niveau local.</em></strong></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/ElinoeOstrom.jpeg"><img class="size-full wp-image-5120 aligncenter" title="ElinoeOstrom" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/ElinoeOstrom.jpeg" alt="" width="207" height="244" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Elinor Ostrom, 78 ans, est américaine et une des rares femmes à avoir reçu le prix Nobel d&#8217;économie, en 2009. Cette distinction couronnait ses travaux sur la gestion coopérative des biens communs, au premier rang desquels les ressources naturelles.</em></strong></p>
<p><strong><em></em></strong><strong>Entretien</strong></p>
<p>Propos recueillis par Hervé Kempf</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Peut-on gérer les biens communs sans les détruire ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Oui, à condition de reconnaître leur valeur sur le long terme et que ce qu&#8217;on leur fait peut affecter leur pérennité. Si, de surcroît, les gens établissent une bonne communication, ils peuvent définir des règles qui organiseront le partage de la ressource en préservant son intégrité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Cette gestion doit-elle être du ressort de l&#8217;Etat ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Non. L&#8217;Etat se situe très haut, alors que les ressources locales dont nous parlons sont diverses. Il ne peut donc y avoir un jeu unique de règles pour des systèmes écologiques qui diffèrent. Mais un gouvernement national peut mener un travail très important de fourniture d&#8217;une information exacte, solide, scientifique. Et l&#8217;Etat peut informer les acteurs du déroulement des processus de gestion, aider à créer de petites unités de gestion.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>S&#8217;agit-il d&#8217;utiliser la démocratie pour résoudre la contradiction entre économie et écologie ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong></strong> Oui, en ayant l&#8217;idée que la démocratie devrait être polycentrique, c&#8217;est-à-dire établir un système qui présente différents niveaux de gouvernance &#8211; petits, moyens et grands &#8211; à partir desquels on peut s&#8217;organiser de façon autonome.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La théorie dominante recommande de se fier aux marchés, aux droits de propriété et à l&#8217;idée que, si les individus possèdent les ressources, ils en prendront soin. Qu&#8217;en pensez-vous ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Utiliser les seules incitations des marchés pousse à surexploiter rapidement la ressource. Par exemple, en pêcherie, si vous vendez le poisson et retournez pêcher davantage, tant qu&#8217;on peut vendre, cela conduira probablement à une surpêche. Mais, si l&#8217;on établit une règle commune pour que ne pas pêcher une partie de l&#8217;année, les pêcheurs gagneront plus d&#8217;argent sur vingt ans, car la filière restera productive.</p>
<p style="text-align: justify;">La théorie du marché est bonne pour les biens privés qui présentent peu d&#8217;externalités, c&#8217;est-à-dire d&#8217;impact environnemental non pris en compte dans le prix du bien. En ce qui concerne les grands systèmes &#8211; océans, forêts, atmosphère -, elle n&#8217;est pas efficace, parce que ces biens présentent trop d&#8217;externalités.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi un propriétaire ne voit-il pas à long terme ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Parce qu&#8217;il ne possède qu&#8217;une partie de la ressource totale. S&#8217;il se limite, il pense qu&#8217;il aurait pu prendre plus et perçoit donc la limitation comme une perte.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Si la fixation de règles par la communauté est le bon outil, pourquoi n&#8217;est-il pas plus répandu ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">De nombreuses études ont montré ses effets positifs, mais, depuis un article très important de Kenneth Hardin, en 1968, sur &#8221; la tragédie des communs &#8220;, la théorie économique s&#8217;est développée sur le postulat qu&#8217;il était impossible pour les locaux de s&#8217;auto-organiser afin de gérer les ressources. Quand les gens ne se connaissent pas, c&#8217;est vrai. Mais quand les gens communiquent, la gestion coopérative devient possible.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment aborder la question des biens communs mondiaux ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong></strong>Par une approche polycentrique. L&#8217;élaboration d&#8217;un traité international de réduction des émissions de gaz à effet de serre prend un temps énorme. Il faudrait commencer par agir aux différents niveaux, voir ce qu&#8217;on peut faire sur le plan local, sans attendre une règle générale. Je suis optimiste sur la capacité d&#8217;agir à la base.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueillis par </strong></p>
<p style="text-align: right;"><strong>Hervé Kempf</strong></p>
<p><strong>Source </strong>: article publié dans Le Monde daté du 6 septembre 2011</p>
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		<title>FAO &#8211; Une bonne nouvelle pour l’agriculture mondiale</title>
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		<pubDate>Thu, 25 Aug 2011 16:35:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Par Ivan du Roy C’est un Brésilien, José Graziano da Silva, qui a été nommé fin juin, directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Une fois n’est pas coutume, cette nomination est plutôt une bonne nouvelle. Alors que la famine refait son apparition en Somalie, que la spéculation sur les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Par<strong> Ivan du Roy</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>C’est un Brésilien, José Graziano da Silva, qui a été nommé fin juin, directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Une fois n’est pas coutume, cette nomination est plutôt une bonne nouvelle. Alors que la famine refait son apparition en Somalie, que la spéculation sur les denrées de base bat son plein et que le modèle agricole productiviste s’enfonce dans la crise, le rôle de la FAO est toujours plus crucial. José Graziano da Silva est l’ancien ministre de la Sécurité alimentaire et de la lutte contre la faim du gouvernement de Lula au Brésil (2003-2010). Il a notamment mis en place le programme « Faim zéro », qui a contribué à sortir 40 millions de Brésiliens de la faim, et il est favorable au principe de réformes agraires.</strong></em></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/FAO.jpg"><img class="size-full wp-image-5058 aligncenter" title="FAO" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/FAO.jpg" alt="" width="180" height="180" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Pour João Pedro Stedile, leader du Mouvement des sans-terre brésilien (MST), du réseau Via Campesina, et figure du mouvement altermondialiste, cette nomination « <em>est un symbole important pour les mouvements sociaux brésiliens</em> ». Élu de justesse face à un Européen (92 voix contre 88), le choix du Brésilien « <em>a aussi une signification politique</em> », estime João Pedro Stedile, dans un entretien traduit par le site <em><a href="http://www.medelu.org/spip.php?article842"><span style="text-decoration: underline;">Mémoire des luttes</span></a> </em>(cf l’intégralité de l’entretien ci-après). « <em>Sa candidature a été soutenue par les pays du Sud, les pays pauvres et agricoles, contre celle du capital et des multinationales. Ces derniers étaient représentés par un candidat espagnol, Miguel Angel Moratinos, qui, lui, ne voulait rien changer.</em> »</p>
<p style="text-align: justify;">Le nouveau directeur de la FAO prendra ses fonctions le 1er janvier 2012. Il va être confronté à bien des obstacles et des résistances si, comme il l’a annoncé après son élection le 26 juin, il veut promouvoir « <em>une meilleure gouvernance du monde</em> ». De son côté, João Pedro Stedile invite la FAO à « <em>réunir des experts sérieux du monde entier, entendre la voix des mouvements paysans et construire ses propositions en accord avec les réalités de chaque pays et de chaque peuple</em> ». Exemple : « <em>Réorienter le mode de production agricole dans le monde entier en appliquant les techniques de </em><em><a href="http://www.bastamag.net/article392.html">l’agroécologie</a></em><em> à grande échelle. Il faut promouvoir la recherche et encourager l’ancrage rural afin d’éviter la « </em><em><a href="http://www.bastamag.net/article1536.html">pétrolisation</a></em><em> » de l’agriculture.</em> » Ces idées auront-elles l’oreille du nouveau directeur de la FAO ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Source</strong> : <a href="http://www.bastamag.net/article1676.html">http://www.bastamag.net/article1676.html</a></p>
<p style="text-align: center;">______________________________________________</p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong>CRISE ALIMENTAIRE MONDIALE, </strong><strong>DÉFIS DE L’ORGANISATION</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong>DES NATIONS UNIES </strong><strong>POUR L’ALIMENTATION ET L’AGRICULTURE</strong></p>
<p><strong>Entretien avec João Pedro Stedile *</strong></p>
<p><strong><em>Dans cet entretien, João Pedro Stedile revient sur l’élection du nouveau directeur général de la FAO et aborde la question des problèmes alimentaires dans le monde.</em></strong></p>
<p><strong>Propos recueillis par Fabiana Frayssinet [1].</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FF : Quelle importance revêt l’élection d’un Brésilien, et non d’un Européen, comme directeur général de la FAO ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong><strong>JPS :</strong> C’est un symbole important pour les mouvements sociaux brésiliens. Lors de la fondation de la FAO dans les années 1950, un Brésilien, Josué de Castro, homme de combats et auteur d’une thèse consacrée à la géographie de la faim, et qui mourut en exil pendant la dictature militaire dans notre pays, fut le premier directeur général de cette institution.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, cette responsabilité revient de nouveau à un Brésilien qui défend la réforme agraire et lutte, lui aussi, contre la faim dans le monde.</p>
<p style="text-align: justify;">L’élection de José Graziano da Silva à ce poste a aussi une signification politique. En effet, sa candidature a été soutenue par les pays du Sud, les pays pauvres et agricoles, contre celle du capital et des multinationales. Ces derniers étaient représentés par un candidat espagnol, Miguel Angel Moratinos, qui, lui, ne voulait rien changer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FF : Quels sont les défis auxquels sera confronté José Graziano da Silva ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JPS :</strong> Il y en aura beaucoup devant lui. La FAO est une institution intergouvernementale moralement disqualifiée après avoir promu, depuis les années 1960, la prétendue « révolution verte » qui a abouti, en définitive, à l’augmentation du nombre de gens affamés dans le monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce sont aujourd’hui près d’un milliard de personnes qui ne mangent pas à leur faim chaque jour. Selon moi, le rôle de la FAO devrait être d’élaborer des propositions de politiques agraires et agricoles garantissant la souveraineté alimentaire dans tous les pays du monde. Chaque peuple doit bénéficier des conditions lui permettant de produire ses propres aliments sur son territoire. Pour cela, les gouvernements doivent mettre en place des politiques agraires et agricoles correctes. La FAO doit réunir des experts sérieux du monde entier, entendre la voix des mouvements paysans et construire ses propositions en accord avec les réalités de chaque pays et de chaque peuple.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FF : Quels enseignements la FAO peut-elle tirer du programme &#8220;Faim zéro&#8221; du Brésil ? Que doit-elle éviter ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JPS :</strong> La principale contribution du programme &#8220;Faim zéro&#8221; s’inscrit dans la dynamique d’une politique de sécurité alimentaire. Ceci est différent d’une politique de souveraineté alimentaire. On parle de sécurité alimentaire lorsque les gouvernements assument la responsabilité de ne pas laisser sans nourriture leurs populations.</p>
<p style="text-align: justify;">Ici au Brésil, le programme &#8221; Bolsa familia&#8221; (Bourse familiale) a sorti de la faim 10 millions de familles, soit près de 40 millions de personnes ! Cela serait déjà un premier pas si tous les gouvernements développaient une telle politique. Mais celle-ci doit être considérée comme une politique temporaire, d’urgence, faite pour en finir avec les ravages de la faim pour un milliard de personnes.</p>
<p style="text-align: justify;">Ensuite, il faudra mettre en place des politiques permettant d’accéder à la souveraineté alimentaire, c’est à dire des politiques permettant que, dans chaque pays, soient produits les aliments de base nécessaires à la population. Il faut que le dépassement de la faim s’appuie sur des mesures structurantes et pérennes de manière à ce que les personnes qui en bénéficient ne restent pas toute leur vie dans un état de dépendance vis-à-vis des aides gouvernementales.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FF : Comment empêcher une nouvelle crise mondiale alimentaire et une augmentation des prix des aliments ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JPS :</strong> La crise alimentaire a plusieurs causes fondamentales. Tout d’abord, il existe un contrôle oligopolistique exercé par quelques entreprises multinationales sur le marché mondial des céréales, de la viande, du lait, etc. Ces dernières contrôlent ainsi les prix et imposent leurs conditions avec pour objectif principal et affiché le profit.</p>
<p style="text-align: justify;">Ensuite, les aliments se sont transformés en simples marchandises dans le capitalisme financiarisé. Dans ce contexte, les récoltes et les approvisionnements sont utilisés comme sources de spéculation boursière. C’est pour cela qu’on peut dire que celui qui contrôle les Bourses contrôle les prix. Il se dit que se sont déjà vendues l’équivalent des cinq prochaines années de récoltes de grain dans les Bourses !</p>
<p style="text-align: justify;">A cela, il faut ajouter le fait que nous vivons sous le régime d’une agriculture industrielle qui se révèle toujours plus dépendante du pétrole. A chaque fois qu’augmente le prix de ce dernier augmentent aussitôt les prix des engrais, les coûts, les prix des marchandises agricoles.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, dans beaucoup de pays qui ont connu la &#8220;révolution verte&#8221;, l’agriculture est devenue monoculture. Les paysanneries ont été détruites et les paysans ont été expulsés des champs. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la population des villes est devenue plus importante que la population rurale. Les paysans ont toujours été les principaux producteurs d’aliments dans tous les pays. Si la politique du capital conduit à l’exode et aux expulsions paysannes, il est évident que l’offre d’aliments, pour ces ruraux mais également pour les citadins, diminue.</p>
<p style="text-align: justify;">Au sein des mouvements du réseau international de la Via Campesina, nous défendons des politiques internationales capables de contrôler l’ensemble de ces paramètres. Nous partons du principe que l’alimentation n’est pas une marchandise, mais un droit pour chaque personne. Les gouvernements devraient agir pour stimuler, dans un premier temps, la production d’aliments afin que chaque pays puisse produire directement ce dont il a besoin pour nourrir sa population.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette perspective, le commerce agricole international ne doit concerner que les excédents de chaque pays. Nous devons également promouvoir des politiques qui valorisent le monde paysan. Cela passe notamment par la mise en place d’une réforme agraire et l’amélioration des conditions de vie dans les campagnes afin que les paysans restent en milieu rural et puissent produire des aliments propres sans agrotoxiques et développer des formes de propriété coopératives pour ne pas tomber entre les mains des multinationales.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous devons aussi empêcher l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de développer des accords pour réguler l’agriculture et l’alimentation. Cette institution n’a aucun mandat ni aucune légitimité pour imposer des décisions aux peuples.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous proposons de réorienter le mode de production agricole dans le monde entier en appliquant les techniques de l’agroécologie à grande échelle. Il faut promouvoir la recherche et encourager l’ancrage rural afin d’éviter la &#8220;pétrolisation&#8221; de l’agriculture. Chaque gouvernement doit avoir le contrôle absolu des stocks d’alimentation.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est évident que de telles politiques ne peuvent dépendre uniquement de la FAO, mais elles exigeront une véritable articulation mondiale des mouvements paysans, des organisations sociales, des experts, de l’opinion publique et des gouvernements progressistes. Et ce, afin de pouvoir accumuler suffisamment de forces et imposer les changements nécessaires face aux intérêts des entreprises multinationales qui sont les uniques bénéficiaires de la crise alimentaire et de l’augmentation des prix des aliments.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FF : Selon vous, les agrocarburants sont-ils responsables de cette nouvelle crise ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JPS :</strong> L’expansion des cultures de plantes pour produire des agrocarburants contribue à l’augmentation des prix des aliments bien que cela soit seulement l’une des causes parmi celles que j’ai mentionnées précédemment.</p>
<p style="text-align: justify;">Plusieurs pays, comme le Brésil, sont en train d’agrandir &#8211; sur des territoires constitués de bonnes terres &#8211; leurs surfaces destinées à la production de la canne à sucre pour en faire de l’éthanol. Dans d’autres pays, ce sont d’autres monocultures qui sont développées. Celles-ci affectent l’équilibre des écosystèmes et les conditions climatiques de la planète. Elles détruisent toute la biodiversité de ces territoires désormais occupés par ces immenses plantations.</p>
<p style="text-align: justify;">Le prix de l’éthanol étant adossé à celui du pétrole, cette production représente un profit extraordinaire pour celui qui en a la propriété. Et ce profit extraordinaire de l’éthanol tire les prix de tous les produits agricoles vers le haut&#8230; En effet, selon les lois de l’économie politique, les prix élevés de l’éthanol influent directement sur le prix de tous les produits agricoles, dans notre pays et dans le monde.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>* </strong>Membre de la coordination du Mouvement des sans terre &#8211; MST &#8211; et de Vía Campesina Brésil.</p>
<p style="text-align: right;">Traduction et édition : Mémoire des luttes</p>
<p style="text-align: right;">Publié le 20 juillet 2011</p>
<p><strong>Source</strong> : <a href="http://www.medelu.org/spip.php?article842">http://www.medelu.org/spip.php?article842</a></p>
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		<title>Il faut annuler les dettes illégitimes</title>
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		<pubDate>Wed, 10 Aug 2011 18:53:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[par Eric Toussaint L’économiste Eric Toussaint critique les plans d’austérité imposés en Europe, qui vont accroître la dette sans permettre une relance économique. Economiste, président de la section belge du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM), Eric Toussaint a intégré la commission d’audit de la dette mise sur pied par le [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>par Eric Toussaint</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>L’économiste Eric Toussaint critique les plans d’austérité imposés en Europe, qui vont accroître la dette sans permettre une relance économique. </em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em> </em></strong><strong><em>Economiste, président de la section belge du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM), Eric Toussaint a intégré la commission d’audit de la dette mise sur pied par le président équatorien Rafael Correa, à la suite de laquelle l’Equateur a décidé d’annuler une partie de sa dette jugée illégitime. Il livre ci-après son analyse de la crise qui frappe aujourd’hui plusieurs pays européens.</em></strong></p>
<p style="text-align: center;"><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Dette.jpeg"><img class="size-full wp-image-4910 aligncenter" title="Dette" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Dette.jpeg" alt="" width="259" height="194" /></a><br />
</em></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p><strong>Propos recueillis par <em>Sébastien Brulez</em></strong><strong> </strong></p>
<p><em>3 août 2011</em></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, et maintenant les Etats-Unis : la crise de la dette n’en finit pas de toucher les pays industrialisés. Assiste-t-on au retour de manivelle du renflouement des banques par les Etats lors de la crise des subprimes en 2008 ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Eric Toussaint : </strong>Oui et non. Bien sûr, les dettes publiques dans toute une série de pays (Etats-Unis, Irlande, Grande-Bretagne, Belgique, Portugal) ont fortement augmenté après les plans de sauvetage des banques privées. Cela a coûté beaucoup d’argent et, pour financer ces plans de sauvetage massifs, ces Etats empruntent sur les marchés et donc leur dette augmente. Mais ce n’est pas la seule cause. L’autre cause est la récession économique qui diminue les recettes des Etats et qui les oblige à multiplier aussi les recours à l’emprunt.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est aussi l’aboutissement de politiques qui ont été appliquées avant cette crise financière de 2007-2008. Ce sont ces vingt ans de politiques fiscales néolibérales qui ont consisté à réduire radicalement les impôts payés par les sociétés privées sur leurs bénéfices, en particulier les grandes sociétés ; et en cadeaux faits aux ménages les plus riches (la classe capitaliste) qui paient moins d’impôts, que ce soit sur leur patrimoine ou sur leurs revenus. Et comme cette partie-là de la société a moins contribué à l’impôt, on a bien sûr augmenté les impôts sur les autres couches de la société (les travailleurs) et on a augmenté les taxes comme la TVA. Mais il a fallu aussi pendant ces vingt années-là, puisqu’on réduisait la charge fiscale sur les riches, combler le trou par un recours à l’emprunt. Donc la dette publique a aussi augmenté ces vingt dernières années à la suite des réformes fiscales néolibérales.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>On arrive donc à un moment où les Etats ne vont plus pouvoir se maintenir artificiellement, et cela aura des conséquences sociales&#8230;</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Oui, les gouvernants sont face à l’alternative suivante : soit ils prennent un virage de rupture avec le néolibéralisme et ils adoptent des mesures pour faire contribuer la classe capitaliste, les entreprises ; ils imposent une nouvelle discipline aux marchés financiers et ils prennent des mesures pour créer des emplois. Visiblement, les gouvernements actuels ne vont pas vers cette option. Soit ils profitent de la crise pour appliquer, comme dirait Naomi Klein, la « stratégie du choc » et pour approfondir encore plus les politiques néolibérales.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les Etats-Unis vont relever le plafond de leur dette, qui atteint déjà 100% du PIB. Au-delà du bras de fer entre républicains et démocrates, que signifie cette augmentation ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le fond de la crise de la dette aux Etats-Unis, c’est que, pour revenir aux deux options dont je parlais, le gouvernement Obama approfondit l’offensive néolibérale et cela ne permet pas de prendre des mesures pour diminuer la dette publique. Parce qu’il faut évidemment la diminuer. Mais il existe une version en faveur de la population, c’est-à-dire faire payer aux institutions financières et aux ménages très riches qui détiennent une grande partie de la dette publique, le coût d’une réduction de cette dette.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelle est votre analyse des derniers plans européens de redressement de la dette, notamment envers la Grèce ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les derniers plans européens, et notamment le plan à l’égard de la Grèce et dont la philosophie s’étend au Portugal et à l’Irlande, demandent une précision sur la situation de ces pays. Ils ne peuvent emprunter sur les marchés financiers qu’à court terme. A trois mois ou à six mois. Parce que s’ils voulaient emprunter à cinq ou dix ans – c’est le cas de la Grèce –, ils devraient verser un taux d’intérêt d’environ 17%. Donc la Grèce emprunte à trois mois et à six mois sur les marchés financiers. Alors qui lui prête à plus long terme ? C’est la Troïka (FMI, Commission européenne et BCE). Ces trois protagonistes prêtent à plus long terme et profitent de l’état de détresse de ces pays pour leur dire : nous, les bons flics, on ne vous demande pas du 17% ou du 14%, on vous demande (et ce sont les dernières mesures décidées il y a dix jours) du 3,5% ou 4,5%. Mais vous êtes obligés d’appliquer des plans d’austérité drastiques. Lesquels sont des plans constitués de mesures néolibérales extrêmement dures.</p>
<p style="text-align: justify;">La conséquence, c’est que ces mesures qui diminuent l’activité économique – parce qu’elles diminuent la demande globale puisqu’elles affectent le revenu des ménages modestes – ne vont pas permettre une relance économique. La dette publique va continuer son ascension, ces pays vont devoir continuer à emprunter pour pouvoir rembourser. Ils sont donc partis pour une période de dix, quinze ou vingt ans d’austérité et d’augmentation de la dette. Ce qui peut produire, dans les années qui viennent, des situations de suspension de paiement parce qu’ils arriveront à une situation intenable.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Dans le cas de la Grèce, où la classe dirigeante a fait preuve d’un haut niveau de corruption, comment imposer une meilleure gestion de l’argent public ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Que faire face à la corruption des capitalistes locaux et de la classe politique locale ? La réponse est un audit de la dette, qui commence par un audit citoyen permettant de montrer à la population que la dette n’est pas une sorte de mal incompréhensible qui s’abat sur le pays mais le résultat de politiques délibérées et parfaitement injustes. Les dettes contractées dans le cadre d’actes de corruption sont frappées d’illégitimité, voire d’illégalité. Elles doivent être annulées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>« Rien n’oblige à appliquer l’austérité »</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Si un Etat voulait ne pas faire payer la dette à ses citoyens, en aurait-il les moyens ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr, c’est tout à fait possible. A cause de la crise bancaire, les banques privées ont déjà dû rayer plus de 1200 milliards de dollars d’actifs toxiques dans leurs bilans, c’est-à-dire de créances douteuses, des dettes que d’autres leur devaient et qui ont été effacées. Il est parfaitement possible de continuer l’assainissement en annulant d’autres créances douteuses. Et les créances douteuses, ce sont celles que les Etats considéreraient comme des dettes illégitimes, en disant « on n’est plus d’accord de continuer à payer ». L’argument est que si on regarde ce qui s’est passé dans les trente dernières années en Europe, l’augmentation de la dette publique est due à une politique délibérée, injuste socialement, injuste fiscalement. Cette politique a consisté à privilégier fiscalement ceux qui sont déjà privilégiés en termes de revenus et d’aisance.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais cela implique évidemment d’avoir des gouvernements de gauche qui arrivent au pouvoir avec la volonté de changer radicalement le cours des choses. Cela pose la question de la mobilisation populaire, qui est la clé de la solution. Mais sur le plan technique c’est parfaitement possible. Il faut simplement obliger le secteur bancaire à prendre en compte des pertes, à passer par pertes et profits une série d’éléments de leurs bilans qui sont autant de créances douteuses ou de créances illégitimes.</p>
<p style="text-align: justify;">Quel serait le pas suivant ? Une sorte de plan Marshall pour relancer l’emploi ? Plutôt qu’un plan Marshall, le pas suivant serait soit un New Deal du type de celui des années 1930 à la Franklin Roosevelt, soit un programme plus radical. Mais Roosevelt, dans les mesures prises au cours des premiers mois de son mandat, avait notamment augmenté radicalement le pourcentage d’imposition sur les tranches de revenus les plus élevées, qu’il avait porté à 90%. Un New Deal imposerait aussi une nouvelle discipline financière, comme interdire aux banques d’affaires de se fondre avec des banques de dépôts, où les épargnants déposent leurs épargnes. Roosevelt avait fait adopter le Glass Steagall Act, qui forçait les banques à se séparer entre banques d’affaires et d’investissements d’une part, et banques de dépôts d’autre part. Ce serait une version capitaliste keynésienne de sortie de la crise.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais on pourrait avoir une autre version, une sortie plus radicale, une sortie anticapitaliste avec des mesures, par exemple, de nationalisation sans indemnisation du secteur bancaire et d’autres secteurs clés de l’économie. Cela impliquerait de ne pas avoir simplement un gouvernement de type Roosevelt mais un véritable gouvernement de gauche, un gouvernement des travailleurs. Cette option-là est aussi imaginable dans les cinq ans ou les dix ans qui viennent. On est pour le moment à un virage de l’histoire et les mois et les années à venir nous diront si des rébellions comme celles des indignés en Espagne ou en Grèce accumuleront des forces et déboucheront sur des changements qui dépasseront simplement les urnes. Je n’affirme pas que cela va avoir lieu, je dis que c’est une possibilité qui est ouverte, qu’il ne faut pas écarter. Les mouvements sociaux et les personnes qui veulent un changement réel fortement doivent soutenir ces mobilisations.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Source</strong> : Interview d’Eric Toussaint par Sébastien Brulez publié le 3 août 2011 dans le Journal <em>&#8220;Le Courrier&#8221;</em>, Genève</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://www.lecourrier.ch/eric_toussaint_il_faut_annuler_les_dettes_illegitimes">http://www.lecourrier.ch/eric_touss&#8230;</a></span></p>
<p><a href="http://www.lecourrier.ch/eric_toussaint_il_faut_annuler_les_dettes_illegitimes"> </a></p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;">A lire pour en savoir plus </span>: </strong></p>
<p>- « <strong>Les Dettes illégitimes</strong>. <strong>Quand les banques font main basse sur les politiques publiques »</strong>, François Chesnais, éditions Raisons d’agir, Paris, Juin 2011, 160 pages, 8€.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/F.Chesnais.jpg"><img class="size-full wp-image-4911 aligncenter" title="F.Chesnais" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/F.Chesnais.jpg" alt="" width="110" height="175" /></a></p>
<p><strong>Texte de la quatrième de couverture du livre </strong><em>: </em></p>
<p style="text-align: justify;">« <em>L’endettement des gouvernements est aujourd’hui une arme pour imposer les réformes propres au capitalisme libéralisé, financiarisé et mondialisé. Un document du FMI de novembre 2010 l’énonce sans détour : «les pressions des marchés pourraient réussir là où les autres approches ont échoué ». Comme le montre dans ce livre François Chesnais, économiste, militant et spécialiste reconnu de la globalisation financière et de ses effets, il faut prendre cet avertissement très au sérieux. Avec la crise financière, le piège de la dette publique se referme : l’impôt qui pèse principalement sur les revenus du travail assure le service de la dette et réalise, au-delà de toutes les espérances du capital, un transfert gigantesque de richesses vers les banques et les fonds de placement financiers aux dépens des salariés.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Aucun changement significatif de la répartition en faveur du travail ne pourra se faire sans toucher au service de la dette, donc à la dette elle-même. La taxation des profits et des hauts revenus ne suffira pas aussi longtemps que cette composante essentielle du pouvoir du capital n’aura pas été supprimée. </em>»</p>
<p style="text-align: justify;">- <strong><em>L’article suivant de F. Chesnais</em></strong> où il met en relief les traits saillants du thème qu’il traite dans son ouvrage :</p>
<p><a href="http://alencontre.org/?p=3063">http://alencontre.org/?p=3063</a></p>
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		<item>
		<title>M. Röttgen : &#8221; L&#8217;énergie nucléaire a perdu toute acceptation sociale en Allemagne&#8221;</title>
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		<pubDate>Thu, 21 Jul 2011 16:11:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Ministre allemand de l&#8217;environnement depuis octobre 2009, Norbert Röttgen est, à 46 ans, l&#8217;un des dirigeants les plus en vue de la CDU, le parti d&#8217;Angela Merkel. Marginalisé lorsque la chancelière décida, en septembre 2010, contre son avis, de prolonger de douze ans en moyenne l&#8217;activité des centrales nucléaires, Norbert Röttgen se retrouve désormais en [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><em>Ministre allemand de l&#8217;environnement depuis octobre 2009, Norbert Röttgen est, à 46 ans, l&#8217;un des dirigeants les plus en vue de la CDU, le parti d&#8217;Angela Merkel.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Marginalisé lorsque la chancelière décida, en septembre 2010, contre son avis, de prolonger de douze ans en moyenne l&#8217;activité des centrales nucléaires, Norbert Röttgen se retrouve désormais en première ligne pour organiser la sortie du nucléaire d&#8217;ici à 2022 et le développement des énergies renouvelables.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Originaire de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, il est député depuis 1994 et est connu pour avoir fait partie d&#8217;un groupe de jeunes centristes de la CDU qui se retrouvaient avec de jeunes élus Verts pour réfléchir aux questions économiques et environnementales.</em></p>
<p style="text-align: center;"><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/N.Röttgen1.jpg"><img class="size-medium wp-image-4840 aligncenter" title="N.Röttgen" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/N.Röttgen1-300x235.jpg" alt="" width="300" height="235" /></a><br />
</em></p>
<p style="text-align: center;"><em> </em></p>
<p style="text-align: center;">
<p style="text-align: center;"><strong><em>Norbert Röttgen</em></strong><em> – Photo Andreas Rentz/Getty/AFP</em></p>
<p style="text-align: left;"><strong>Entretien</strong></p>
<p>Berlin -<strong> </strong>Correspondants</p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le Parlement allemand a adopté avec une large majorité la sortie de l&#8217;atome civil. Quelles conséquences cette décision a-t-elle pour ses voisins, dont la France ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Une conséquence immédiate est que l&#8217;Allemagne n&#8217;exporte plus autant d&#8217;électricité vers ses voisins. Elle affichera peu ou prou un équilibre, peut-être avec un léger excédent, entre ses exportations et ses importations.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Allemagne était jusqu&#8217;à présent exportateur net d&#8217;électricité, dans une proportion importante. Dans un second temps, notre grand voisin de l&#8217;Ouest va être témoin d&#8217;une modernisation technologique, économique et en termes d&#8217;innovation en Allemagne et j&#8217;en espère un intérêt accru de sa part !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L&#8217;Allemagne a décidé unilatéralement de sortir de l&#8217;atome. Pourquoi n&#8217;avoir pas porté ce débat sur la scène européenne, dans le cadre de l&#8217;élaboration d&#8217;une politique énergétique commune ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong> Ce débat a lieu et doit continuer à exister. Il est fondamental pour l&#8217;avenir économique et industriel de l&#8217;Europe. Des objectifs communs ont été formulés, comme le passage à 20 % d&#8217;énergies renouvelables en 2020. Par ailleurs, l&#8217;européanisation des réseaux d&#8217;électricité est pour moi une priorité afin de renforcer la concurrence sur le marché européen de l&#8217;électricité.</p>
<p style="text-align: justify;">Actuellement, des obstacles à la concurrence existent encore, qui ne sont bons ni pour le consommateur final, ni pour l&#8217;industrie. Mais il faut être réaliste : entre la France et l&#8217;Allemagne, le rapport au nucléaire est fondamentalement différent, du point de vue à la fois historique, socioculturel et économique. Là où la France produit 75 % de son électricité à partir du nucléaire, l&#8217;Allemagne n&#8217;est qu&#8217;à 23 %.</p>
<p style="text-align: justify;">Les deux pays ont pris des orientations stratégiques très différentes sur ce sujet &#8211; la France en direction de l&#8217;énergie nucléaire, l&#8217;Allemagne avec une sortie du nucléaire dans dix ans et un programme de développement des énergies renouvelables. Ce sont des différences qu&#8217;il faut respecter et qui conduiront à une saine concurrence sur le marché européen. Ce que nous voulons, c&#8217;est une libre circulation des électrons.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Donc avec la possibilité d&#8217;acheter, si nécessaire, de l&#8217;électricité en provenance de France ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il ne s&#8217;agit pas de nécessité, mais de marché. Nous importons et exportons de l&#8217;électricité tous les jours. Et c&#8217;est très bien comme cela ! Le marché intérieur, la concurrence est ce qui permet d&#8217;assurer la prospérité et le bien-être en Europe.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous avez comparé, dans la presse, les organisations pronucléaires à des dinosaures. Cela vaut-il uniquement pour l&#8217;Allemagne ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong> C&#8217;était une perspective générale au regard de l&#8217;évolution ! Elle n&#8217;est pas seulement nationale. L&#8217;évolution signifie que les êtres vivants doivent s&#8217;adapter à leur environnement. En Allemagne, depuis Fukushima, l&#8217;utilisation de l&#8217;énergie nucléaire a perdu toute acceptation sociale. Aucune entreprise, en particulier une grande entreprise, ne peut ignorer ce fait si elle veut réussir. Par ailleurs, les débats sont dynamiques et changent aussi avec leur environnement. Qui sait si l&#8217;accident de Fukushima et la décision allemande ne vont pas influencer les débats internes dans les pays européens ? Je pense au référendum en Italie, aux sondages en France, aux discussions récentes en Pologne. Mais je veux être clair : ni l&#8217;Allemagne, ni le gouvernement allemand ne poursuivent de visées missionnaires, il s&#8217;agit d&#8217;un débat de fond, rationnel et économique, mais aussi éthique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Sortir du nucléaire est-il compatible avec les objectifs de réduction des gaz à effet de serre ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Absolument. La politique énergétique respectueuse de l&#8217;environnement dépend de toute façon de la question de savoir si l&#8217;on peut améliorer l&#8217;efficience énergétique et développer les énergies renouvelables. L&#8217;électricité ne correspond qu&#8217;à un tiers des besoins énergétiques, nous parlons toujours de l&#8217;électricité, mais l&#8217;énergie va bien au-delà. On ne peut pas résoudre le problème de l&#8217;énergie uniquement avec le nucléaire, qui ne produit chez nous qu&#8217;un quart de ce tiers.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La sortie du nucléaire est-elle un succès du parti écologiste ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il n&#8217;y a aucune raison de ne pas reconnaître que les Verts allemands sont nés des mouvements antinucléaires. Ils ont toujours porté politiquement ce thème. La particularité de la décision actuelle est la suivante : en sortant simplement du nucléaire, on ne résout pas la question de la production d&#8217;électricité. Or nous avons apporté cette dimension : le changement de modèle énergétique du point de vue du marché. Les Verts ont toujours considéré cette question comme un combat. Nous avons su faire émerger un consensus autour d&#8217;un nouveau modèle énergétique.</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueillis par Cécile Boutelet et Frédéric Lemaître</strong></p>
<p style="text-align: right;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: left;"><strong>Source </strong>: article publié dans Le Monde daté du 5 juillet 2011</p>
]]></content:encoded>
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		<title>Grèce : solde à tous les étages</title>
		<link>http://www.nsae.fr/2011/07/06/grece-solde-a-tous-les-etages/</link>
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		<pubDate>Wed, 06 Jul 2011 21:39:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[« Les dépouilles de la privatisation seront réparties entre les néo-colonisateurs » Un nouveau prêt a été accordé à la Grèce pour le remboursement de ses dettes sur les marchés financiers, au prix d’une cure d’austérité sans précédent. L’économiste grec Athanase Contargyris analyse les conséquences de cette « prise de pouvoir du financier sur le politique ». Pour payer [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>« Les dépouilles de la privatisation seront réparties entre les néo-colonisateurs »</strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Un nouveau prêt a été accordé à la Grèce pour le remboursement de ses dettes sur les marchés financiers, au prix d’une cure d’austérité sans précédent. L’économiste grec Athanase Contargyris analyse les conséquences de cette </em><em>« prise de pouvoir du financier sur le politique »</em></strong><strong><em>.</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour payer les intérêts de la dette, soldes à tous les étages. Tout doit disparaître. Aux prises avec une crise financière sans précédent depuis plus d’un an, la Grèce va devoir mettre en place un plan de privatisation plus draconien que jamais pour obtenir l’aide de ses créanciers : le FMI, l’UE et la Banque centrale européenne. Des arbitrages très attendus ont été rendus en ce sens vendredi 3 juin : d’ici 2015, les dépenses publiques devront être réduites de 22 milliards, en échange d’un nouveau prêt de 60 milliards d’euros.</p>
<p style="text-align: justify;">Les perspectives sociales et économiques d’une telle cure sont inquiétantes, alors que la mobilisation des « indignés » et des syndicats hostiles au plan d’austérité progresse. 50 000 personnes étaient réunies dimanche 5 juin à Athènes selon la police.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Entretien</strong>. Les explications d’Athanase Contargyris, économiste grec et membre d’Attac.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Athanase-Contargyris-72463.jpg"><img class="size-full wp-image-4740 aligncenter" title="Athanase-Contargyris-72463" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/Athanase-Contargyris-72463.jpg" alt="" width="150" height="97" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Politis.fr : Quelles seront les mesures du nouveau plan d’austérité ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Athanase Contargyris :</strong> Nous prévoyons une baisse du Smic à 580 euros contre 680 euros avant la cure d’austérité. Un mois de salaire sera supprimé pour tous les fonctionnaires et les retraités , en les ramenant à 11 mois payés sur 12 travaillés (contre 15 il y a quelques années).</p>
<p style="text-align: justify;">Les importants gisements gaziers de la Crête devraient être vendus aux scandinaves à très bas prix. Les infrastructures portuaires et les réseaux ferrés seront aussi bradés dans les mois qui viennent.</p>
<p style="text-align: justify;">En conséquence, les prix devraient augmenter. 20 à 30 % de hausse sont prévisibles dans l’énergie, comme dans les transports publics, où il y a déjà eu une augmentation de 40 % il y a deux mois.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le doute a plané un moment sur le versement de la cinquième tranche de l’aide de l’UE et le FMI de 12 milliards d’euros. Que cela aurait-il signifié pour la Grèce ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Sans ce prêt, la Grèce n’aurait pas eu les moyens de rembourser ses 60 milliards d’euros de dettes sur les marchés, d’ici 2012.</p>
<p style="text-align: justify;">Le coût de l’emprunt est exorbitant avec la hausse des taux d’intérêts.</p>
<p style="text-align: justify;">Une telle situation serait catastrophique pour l’Europe, car beaucoup de banques, surtout françaises et allemandes, seraient devant un risque de faillite, obligeant les États à les renflouer. Et si la Grèce avait fait défaut, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne auraient pu sombrer à leur tour. C’était du bluff.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La cure d’austérité était-elle évitable ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il était nécessaire de remettre au carré les finances, seulement il n’était pas obligatoire de faire subir le plan d’austérité aux classes défavorisées.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a aussi une grosse marge en matière de fraude fiscale, car il y a un très grand pourcentage de gens qui sont à leur propre compte. Les efforts ont déjà été considérables : le déficit primaire, avant le paiement des intérêts de la dette, n’est plus que de 1 %. La Grèce n’a donc pas besoin d’emprunter pour fonctionner&#8230; elle emprunte pour rembourser ses créanciers.</p>
<p style="text-align: justify;">Le rééchelonnement du remboursement était une alternative intéressante. Cela permettait à la Grèce de rétablir ses finances et le coût des intérêts aurait été moindre <em>a posteriori</em>. Seulement, une telle mesure aurait été considérée comme une forme de cessation de paiement et les banques françaises auraient trinqué.</p>
<p style="text-align: justify;">La France s’est donc formellement opposée à cette option pour ne pas courir le risque d’une catastrophe financière à un an des présidentielles. Le nouvel emprunt annoncé vendredi était donc la seule solution. Mais les marchés savent que la dette est excessive et qu’il faudra forcément la rééchelonner ou envisager une remise. On repousse donc le problème et chacun essaie de gagner du temps. Nous pourrons résoudre véritablement le problème en 2013, lorsque les élections en France comme en Allemagne seront passées.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment le plan d’austérité est-il accueilli en Grèce ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La mobilisation devient assez forte contre l’ensemble de la classe politique. Celle-ci est accusée de trahir le pays en ne tenant pas tête aux dirigeants européens qui seraient obligés de céder pour sauver la zone euro.</p>
<p style="text-align: justify;">Le plus grave c’est que les privatisations seront gérées par les créanciers &#8211; la France et l’Allemagne essentiellement &#8211; qui décideront à qui nous pouvons vendre et à quel prix. Les télécoms seront vendus aux allemands, l’eau ira à Veolia&#8230; les dépouilles seront réparties entre les néo-colonisateurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a une perte de démocratie pour les citoyens, conjuguée à un inévitable refrain néolibéral selon lequel la seule solution serait d’abaisser nos salaires au niveau des Chinois.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autant que la dette vient d’une politique menée lors d’une période de forte croissance, suivant le leitmotiv des financiers qui invitait les États à baisser leurs ressources pour stimuler la concurrence en se finançant par l’emprunt, profitant des taux d’intérêts bas. Les États, aujourd’hui, n’ont plus les recettes nécessaires pour fonctionner normalement.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment faudrait-il réformer le système pour qu’une telle situation ne se reproduise plus ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Depuis toujours les États sont endettés, mais jamais personne dans l’histoire n’a osé mettre un pays dans une situation comme celle de la Grèce aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Les pouvoirs financiers étaient toujours plus faibles que les pouvoirs politiques. Le rapport s’est aujourd’hui inversé.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’agit donc pour les politiques de prendre leurs responsabilités et de trouver des solutions pour que la dette publique ne puisse pas aboutir à une perte de souveraineté pour les citoyens.</p>
<p style="text-align: justify;">L’histoire de la Grèce est celle de toute la zone euro, voire même des États-Unis, qui peuvent un jour se retrouver à genou malgré leur puissance.</p>
<p style="text-align: right;">Erwan Manac’h</p>
<p style="text-align: right;">6 Juin 2011</p>
<p><strong>Source</strong> : <a href="http://www.politis.fr/Grece-Les-depouilles-de-la,14414.html">http://www.politis.fr/Grece-Les-depouilles-de-la,14414.html</a></p>
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		<title>Benjamin Stora : &#8220;On assiste à la naissance de l&#8217;individu arabe&#8221;</title>
		<link>http://www.nsae.fr/2011/06/23/benjamin-stora-on-assiste-a-la-naissance-de-lindividu-arabe/</link>
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		<pubDate>Wed, 22 Jun 2011 22:08:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[L’historien et spécialiste du Maghreb publie un livre d’entretien autour du « printemps arabe ». Un bouleversement radical qu’il juge irréversible et qui traduit la volonté des citoyens de prendre enfin en main leur propre destin. Qui ne connaît son nom ? Professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université Paris-XIII, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Benjamin Stora fait autorité [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>L’historien et spécialiste du Maghreb publie un livre d’entretien autour du « printemps arabe ». Un bouleversement radical qu’il juge irréversible et qui traduit la volonté des citoyens de prendre enfin en main leur propre destin.</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: center;"><strong><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/B.Stora_.jpg"><img class="size-medium wp-image-4631 aligncenter" title="B.Stora" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/B.Stora_-300x171.jpg" alt="" width="300" height="171" /></a><br />
</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Qui ne connaît son nom ? Professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université Paris-XIII, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Benjamin Stora fait autorité depuis un bon tiers de siècle dès qu’il est question de l’Algérie, pays auquel il a consacré ses premières recherches. Mais il est aussi depuis fort longtemps un spécialiste de l’immigration en France et surtout l’un des observateurs les plus aigus des évolutions du monde arabe. Il ne pouvait donc qu’être particulièrement attentif aux révolutions et aux révoltes qui ont eu lieu, qui sont en cours ou qui couvent au Maghreb et au Moyen-Orient. Il publie d’ailleurs en ce début du mois de juin «</em><em><span style="font-style: normal;">Le 89 arabe</span></em><em> »*, un livre d’entretien avec Edwy Plenel, patron du journal en ligne Mediapart et ancien directeur de la rédaction du quotidien Le Monde. Ce « 89 » renvoie aussi bien dans son esprit à la Révolution française de 1789 qu’à la chute du mur de Berlin en 1989, façon de signifier – comme l’entretien qui suit le prouve à l’évidence – à quel point il prend au sérieux, et considère comme irréversible, cet ébranlement des sociétés arabes auquel on assiste aujourd’hui. Et qu’il constate sur le terrain : lorsque nous l’avons rencontré, il revenait de Tunisie, le pays où tout a commencé, et préparait un voyage imminent au Maroc.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Entretien</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong><strong>Jeune Afrique</strong><strong> </strong><strong>: Si on devait résumer en quelques mots ce qui est en train de se passer dans le monde arabe…</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Benjamin Stora</strong><strong> </strong><strong>:</strong> On dirait que c’est une aspiration formidable à la liberté. Le fait de ne plus devoir se taire, subir, accepter d’être obligé de ruser avec le réel, avoir des stratégies de discours compliqués pour éviter d’être réprimé. Tout cela, donc la peur, c’est fini.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Et en développant un peu</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On peut enfin s’exprimer directement et déclarer ce que l’on pense du réel. Et plus seulement entre amis, dans l’espace privé, le seul où l’on pouvait dire jusqu’ici ce que l’on pensait des pouvoirs, des insuffisances des intellectuels, des problèmes économiques… Le seul pays, peut-être, où il y avait, au moins dans la presse écrite, cette liberté de parole, c’était l’Algérie. Mais une presse dont l’audience est limitée par rapport aux grands médias plus ou moins officiels. Au <a href="http://www.jeuneafrique.com/pays/maroc/maroc.asp">Maroc</a> aussi, il y a eu une liberté de la presse, en particulier entre 1998 et 2003, mais c’était moins vrai depuis un certain temps. De fait, le seul média « lourd » avec une liberté d’expression qu’on trouvait dans le monde arabe, c’était <a href="http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20110427164506/">Al-Jazira</a>, qui invitait des opposants à des talk-shows et n’essayait pas de camoufler ou de contourner le réel.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais ce qui me paraît également très important en ce moment, c’est que les sociétés arabes sont à la recherche de vrais partis politiques, et non plus seulement de partis organisés par le haut. Elles sont, dans le même ordre d’idée, en quête de vrais syndicats, d’intellectuels qui sont dans une authentique posture critique.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant cinquante ans, depuis les indépendances, ce n’était pas le réel qui faisait l’objet de débats mais uniquement des idéologies. Seuls comptaient l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme, le rejet de l’Occident ; ou encore le nationalisme arabe ou l’islamisme. Quand on est englouti par les idéologies, cela n’amène pas à parler des problèmes réels, comme le marché, l’économie, le rapport effectif à l’Occident et à sa propre histoire. Et cela favorise des pensées complotistes, obscures ou compliquées, qui consistent à croire que tout se passe toujours derrière le rideau.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Donc, avant tout, on assisterait à un retour au réel</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ce retour au réel, c’est ce qui me frappe le plus, et aussi ce qui me plaît le plus aujourd’hui. On veut penser par soi-même, librement, indépendamment des pouvoirs, des États. Et des idéologies qui sont arrivées de l’extérieur et qui ont été imposées aux peuples depuis si longtemps.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>S’agit-il de révolutions liées à une situation objective devenue insupportable</strong><strong> </strong><strong>? Ou plutôt d’une sorte de révolution subjective, dans la tête des gens</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est bien sûr une combinaison des deux. Mais on peut dire qu’on assiste dans le monde arabe à la naissance de l’individu, de celui qui peut exister indépendamment de la tradition, de la famille, de l’État. Même la pratique religieuse massive d’aujourd’hui peut être interprétée ainsi : comme l’expression, désormais, d’une croyance personnelle, individuelle, et non plus comme le simple respect de la tradition communautaire. Ce phénomène, on pouvait le repérer en fait depuis assez longtemps. Par exemple en s’interrogeant sur les <a href="http://www.jeuneafrique.com/Articles/Dossier/ARTJAJA2510p020-026.xml0/emigrationun-tabou-maghrebin.html">harraga, ces jeunes du Maghreb qui veulent à tout prix partir</a>, quitter leur pays. Ils disent tous la même chose : on ne part pas comme un ambassadeur, au nom de la famille, du quartier, du village comme autrefois. Ils ne partent pas pour une communauté mais en leur nom propre.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Si le phénomène était ainsi prévisible, avec des signes avant-coureurs, pourquoi avons-nous tous été tellement surpris par ce qui vient de se passer</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est classique, les exemples abondent dans l’histoire. On a beau accumuler tous les indices, on ne peut prédire ce qui va se passer. Dès 2000, un chercheur, Philippe Fargues, avait décrit dans son livre  &#8221;<em>Générations arabes. L’alchimie du nombre</em>&#8221; tous les facteurs démographiques – la diminution de la taille des familles en particulier – qui expliquent l’évolution qu’on constate aujourd’hui. La « modernisation » de la société apparaissait à la fois comme la cause et la conséquence de l’effondrement démographique qu’on constatait dans le monde musulman au Maghreb et au Moyen-Orient, de Rabat à Téhéran, avec pour seule exception, en raison de sa situation très particulière, Gaza. Un phénomène qui était sans doute aussi lié à une appréhension du futur : on fait moins d’enfants quand on discerne mal l’avenir. D’autant que le recul des idéologies messianiques – du nationalisme à l’islamisme –, qui ont un rôle rassurant, ne pouvait que renforcer cette incertitude et la peur de l’inconnu.</p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les indices, en plus des harraga ou de <a href="http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2554p042-043.xml0/">la démographie</a>, il y avait encore l’abstention aux élections, de plus en plus massive à l’évidence malgré les chiffres officiels proclamés. Mais les discours de nombreux intellectuels occidentaux qui parlaient d’une spécificité des sociétés arabes peu enclines à bouger, ou du risque islamiste si les dictatures disparaissaient – légitimant ainsi la répression –, n’aidaient pas à se faire entendre quand on soutenait autre chose. Contrairement à l’idée reçue, il y avait bien des interlocuteurs possibles pour ceux qui voulaient encourager une évolution ou un changement des régimes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Et parmi les éléments objectifs, lesquels, au-delà des dictatures évidemment insupportables, ont été déterminants</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On peut citer, cela va de soi, la chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS. Puis la guerre civile algérienne et la barbarie qui l’a accompagnée, lesquelles ont servi, si l’on peut dire, de contre-modèle. Tout cela préparait un retournement de l’Histoire, qui a trouvé de surcroît un point d’appui décisif avec l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi cela démarre-t-il dans cette Tunisie, qu’on disait presque apathique, plutôt qu’ailleurs</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On peut trouver plusieurs raisons de fond pour l’expliquer. La structure interne de la société tunisienne pendant la colonisation n’avait pas été trop atteinte du point de vue anthropologique, religieux, social. L’histoire du nationalisme tunisien, malgré des affrontements, a pu se poursuivre sans véritable rupture, avec des points d’ancrage et des pôles d’influence très forts, comme le Néo-Destour côté politique ou l’UGTT [Union générale tunisienne du travail, NDLR] côté syndical. Le potentiel du pays et de ses élites n’était pas entamé. Il restera presque intact, malgré les vicissitudes, jusqu’à nos jours. Ensuite, et c’est important, <a href="http://www.jeuneafrique.com/pays/tunisie/tunisie.asp">la Tunisie</a> était le pays le plus alphabétisé de la région et même de tout le monde arabe. C’est le pays où les femmes ont le plus de droits depuis Bourguiba. Aussi, ce qui pouvait passer aux yeux de beaucoup pour de l’apathie n’était en fait que la marque d’une société qui s’était construite sans connaître une situation de rupture. Et il y avait là les ingrédients qui pouvaient conduire à l’explosion. Car c’est au sein de cette société très éduquée, qui avait conservé ses élites, qu’est apparu un clan familial mafieux, inculte, en un mot très éloigné de ce qu’est le pays. Un clan qui ne s’appuiera finalement que sur une tradition policière. En décalage total avec toute l’histoire de la Tunisie. On peut donc parler d’une sorte de révolution culturelle, destinée à supprimer ce décalage insupportable entre la société et le pouvoir politique. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’y a pas eu aussi un ressort social, avec l’intérieur du pays abandonné et la côte touristique choyée par le régime.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>En Tunisie comme ailleurs, le mot révolution est-il adapté pour parler de la situation récente ou en cours</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Je suis pour l’emploi de ce mot. Même si je comprends ceux qui disent qu’une vraie révolution implique un projet de société radicalement différent. Le simple fait de sortir d’une société où l’on avait peur de vivre pour aller vers une société où la liberté s’exprime, cela correspond à un processus révolutionnaire. Un processus de reprise en main de son propre destin, sur lequel, je crois, on ne reviendra pas. Quand on voit le courage dont font preuve aujourd’hui les Syriens, c’est inouï. Cela montre bien que, même si la répression peut être violente, très violente, plus rien n’est et plus rien ne sera comme avant dans le monde arabe. Ce qui se passe renvoie, je le redis, à quelque chose de très profond, qui redéfinit à la fois le rapport des individus à la société et tout le lien national. Depuis la fin du temps colonial, il y avait une vision simple de l’État et de la nation : l’État protège et construit les frontières de la nation. Attaquer l’État, c’était donc diviser la nation et la mettre en péril. Aujourd’hui, c’est l’inverse, la société peut reconstruire l’État, se poser en garant du drapeau. Évidemment, cela va prendre des années. Et cela va obliger à se poser des questions sur toute une série de sujets jusque-là plus ou moins mis de côté, comme le statut des femmes, celui des minorités ou le rapport à l’Occident.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>En Algérie, il se passe à la fois beaucoup de choses et rien de déterminant pour l’instant, semble-t-il…</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.jeuneafrique.com/pays/algerie/algerie.asp">L’Algérie</a> est à la fois en avance et en retard. En avance, car les Algériens peuvent avoir le sentiment d’assister à un remake de ce qu’ils ont déjà vécu il y a vingt ans, entre 1988 et 1990, avec l’effervescence démocratique. Mais l’Histoire n’est pas une suite de remakes, elle se fait en avançant. Et si les Algériens ne voient pas ce qui se passe ailleurs, ils risquent de se retrouver en retard. Car s’ils ont obtenu des avancées au niveau de la société civile, comme la liberté de la presse, le régime et son mode de fonctionnement sont restés intacts, comme avant. Le poids du passé, et en particulier de la guerre civile, est là, qui ne rend pas facile un changement radical.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Et le Maroc</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a <a href="http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20110613095926/maroc-manifestation-mohammed-vi-reforme-constitutionnellemaroc-le-mouvement-du-20-fevrier-mobilise-des-milliers-de-jeunes-a-casablanca.html">un mouvement de refus de l’absolutisme</a> qui est profond là aussi. D’autant qu’il est lié à la structure sociale du pays. La question du passage à la monarchie constitutionnelle va rester posée, elle ne pourra pas être mise de côté. Alors que le problème ne se posait pas jusqu’à très récemment.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Et en Tunisie, comment voyez-vous l’évolution de la situation</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’élection de la Constituante va être un moment très important. Notamment, mais pas seulement, pour évaluer la force des islamistes et des autres mouvements. Mais c’est encore en gestation, il est difficile d’y voir clair. Ce qui est déjà acquis, c’est qu’on est dans une situation caractérisée par la pluralité. Et c’est fondamental. Les Tunisiens seront encore des pionniers avec les premières élections entièrement libres. L’enjeu est donc majeur.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.jeuneafrique.com/pays/egypte/egypte.asp"><strong>L’Égypte</strong></a><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La question qui se pose : la mutation de tous les partis existants et celle de l’armée. <a href="http://www.jeuneafrique.com/Actualite/image/23544/les-representants-des-freres-musulmans-de-d-a-g-mohammed-al-mursi-mahmud-hussein-et-saad-al-qatatni-le-30-avril-2011-au-caire.html">En se transformant en parti, les Frères musulmans</a>, en particulier, vont changer de statut. Ils vont cesser d’être vus comme une confrérie, un mouvement associatif, pour devenir un parti politique parmi d’autres, obligé de se prononcer sur tous les sujets. Cela change beaucoup. Même s’ils devaient être le premier parti du pays, ils ne pourront plus dire qu’ils parlent au nom du peuple entier. On peut aussi voir l’émergence d’autres partis et le retour sous une nouvelle forme d’anciens partis. Et puis il y a bien sûr le problème de l’armée : il est envisageable qu’elle change de rôle, qu’elle ait une place moins centrale après avoir été obligée de s’adapter à la nouvelle donne.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment tout cela peut-il avoir un effet sur le problème palestinien</strong><strong> </strong><strong>?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il n’y a aucune raison que la question de la démocratie politique ne se pose pas là aussi. Notamment pour les pays occidentaux impliqués. On ne peut pas à la fois saluer l’avènement de la démocratie dans le monde arabe et s’en désintéresser quand cela concerne la question nationale palestinienne. Cela va nécessairement bouger pour la création d’un État palestinien.</p>
<p>__</p>
<p style="text-align: right;">Propos recueillis par <strong>Renaud de Rochebrune</strong></p>
<p style="text-align: right;">Photo<strong> Vincent Fournier/JA</strong></p>
<p style="text-align: right;">14.06.11</p>
<p><strong>* </strong>« Le 89 arabe », par Benjamin Stora et Edwy Plenel,<strong> </strong>Ed. Stock, 10/06/2011.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/B.StoraLivre.jpg"><img class="size-full wp-image-4630 aligncenter" title="B.StoraLivre" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/B.StoraLivre.jpg" alt="" width="300" height="300" /></a></p>
<p><strong>Source </strong>:</p>
<p><a href="http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2630p049-051.xml0/algerie-maroc-presse-tunisiebenjamin-stora-on-assiste-a-la-naissance-de-l-individu-arabe.html">http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2630p049-051.xml0/algerie-maroc-presse-tunisiebenjamin-stora-on-assiste-a-la-naissance-de-l-individu-arabe.html</a></p>
]]></content:encoded>
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		<title>Jeremy Rifkin, philosophe : “Sans empathie, nous sommes foutus”</title>
		<link>http://www.nsae.fr/2011/06/07/jeremy-rifkin-philosophe-%e2%80%9csans-empathie-nous-sommes-foutus%e2%80%9d/</link>
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		<pubDate>Tue, 07 Jun 2011 11:56:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Face à la menace d&#8217;un désastre écologique, notre civilisation doit revoir son modèle. Pour le penseur Jeremy Rifkin, les conditions sont réunies pour un sursaut international. Encore faut-il que “Ies gens comprennent qu&#8217;une autre histoire est possible”… D&#8217;habitude, les sociologues n&#8217;aiment pas jouer les prophètes. Pourtant, à force d&#8217;ausculter le présent, certains développent des intuitions [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>Face à la menace d&#8217;un désastre écologique, notre civilisation doit revoir son modèle. Pour le penseur Jeremy Rifkin, les conditions sont réunies pour un sursaut international. Encore faut-il que “Ies gens comprennent qu&#8217;une autre histoire est possible”…</em></strong><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>D&#8217;habitude, les sociologues n&#8217;aiment pas jouer les prophètes. Pourtant, à force d&#8217;ausculter le présent, certains développent des intuitions sur ce que pourrait être le monde demain. C&#8217;est le cas de l&#8217;Américain Jeremy Rifkin une fois encore, dans son dernier ouvrage, </em><em>Une nouvelle conscience pour un monde en crise</em><em>. Nous entrons dans </em><em>« une civilisation de l&#8217;empathie »,</em><em> affirme l&#8217;auteur d&#8217;études remarquées, dans le passé, sur </em><em>La Fin du travail </em><em>et </em><em>Le Siècle biotech.</em><em> L&#8217;empathie, autrement dit l&#8217;</em><em>« aptitude à éprouver comme sienne la difficile situation d&#8217;un autre »,</em><em> doit absolument être élargie à la totalité de notre biosphère, prévient l&#8217;auteur. La menace d&#8217;un désastre écologique, conjuguée avec l&#8217;explosion des réseaux sociaux et la montée d&#8217;une « génération du millénaire » plus tolérante, plus cosmopolite et moins consommatrice que ses parents, force notre civilisation à revoir son modèle. Elle a d&#8217;ailleurs commencé sa mue : du tsunami en Asie du Sud-Est aux nouvelles formes de management « à l&#8217;horizontale » (qui privilégie le partage de l&#8217;autorité et le travail en réseaux), du partage tous azimuts de l&#8217;intimité sur la Toile aux dernières découvertes sur la psychologie du nourrisson, mille signes nous avertissent, se réjouit Rifkin, que l&#8217;empathie a commencé à adoucir le monde. On est, à dire vrai, en droit d&#8217;en douter. Et même de ne pas être entièrement convaincu par un ouvrage qui alterne les intuitions fulgurantes et quelques pensées&#8230; vertueuses. N&#8217;empêche : Rifkin propose une direction, là où d&#8217;autres se contentent d&#8217;un état des lieux. Entretien avec ce guetteur inquiet, mais plein d&#8217;espoir.</em></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/J.Rifkin.jpg"><img class="size-medium wp-image-4542 aligncenter" title="J.Rifkin" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/J.Rifkin-300x210.jpg" alt="" width="300" height="210" /></a></p>
<p><strong>Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment en êtes-vous arrivé à penser l&#8217;empathie comme un moteur de civilisation ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jeremy Rifkin :</strong> La façon dont on définit la nature humaine a des conséquences sur le type d&#8217;institutions et la forme de civilisation que nous choisissons. A l&#8217;époque féodale, c&#8217;est l&#8217;Eglise qui avait le dernier mot : l&#8217;homme naissait pécheur, il ne pouvait espérer le salut que dans l&#8217;autre monde. Les philosophes modernes, à l&#8217;orée de la révolution industrielle, ont dépassé ce point de vue. L&#8217;être humain, nous expliquent Locke, Condorcet et d&#8217;autres, est une espèce agressive, voire prédatrice : il cherche l&#8217;autonomie et le plaisir, il a une vision utilitaire de la nature. Les modèles politiques ou éducatifs, les lois et l&#8217;enseignement de leur époque s&#8217;en ressentent. Et aujourd&#8217;hui ? J&#8217;ai la conviction que si nous poursuivons sur cette lancée, si nous restons agressifs et prédateurs les uns avec les autres et avec la nature, alors nous sommes fichus. Comment plus de six milliards d&#8217;individus pourraient-ils vivre ensemble, en effet, sans détruire leur biosphère ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous prônez un changement de regard sur la nature humaine ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La façon dont l&#8217;homme a été décrit depuis deux cents ans est toxique. Les découvertes de la biogénétique, depuis quinze ans, montrent que la capacité &#8211; innée ! &#8211; des êtres humains à ressentir de l&#8217;empathie les uns pour les autres est au moins aussi forte que leur agressivité. Et cette faculté se développe avec la connaissance de soi : plus une personne développe son « moi », plus elle devient sociable. A 2 ans, un enfant est capable de se reconnaître dans un miroir. A 8 ans, il comprend le phénomène de la naissance et de la mort, découvre que la vie est précieuse et fragile, et qu&#8217;à la fin on meurt. Cette découverte est une étape fondamentale dans sa maturité &#8211; elle lui montre que chacun est unique, comme lui &#8211; et lui permet de développer son empathie. Cette capacité à se mettre « à la place de » nous semble peut-être une évidence, mais elle est la base même de notre civilisation : nous sommes l&#8217;espèce la plus sociable de la terre, et cela a des conséquences extrêmement importantes sur notre façon de vivre ensemble.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>L&#8217;histoire du monde serait donc, en partie, l&#8217;histoire du développement de l&#8217;empathie ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Quand j&#8217;ai commencé mes recherches sur le sujet, il y a sept ans, je me suis posé une question : est-ce que notre conscience humaine a changé à travers l&#8217;histoire ? Ce que les historiens nous en disent ne m&#8217;a pas tellement aidé. Car les livres d&#8217;histoire sont remplis de guerres, de luttes et de catastrophes ; pour une raison bien simple, c&#8217;est qu&#8217;elles retiennent notre attention. Je crois, et c&#8217;est la thèse principale de mon livre, que les consciences changent quand se produisent, conjointement, une révolution de la production d&#8217;énergie et une révolution des communications. Les nouvelles sources d&#8217;énergie nous permettent de modifier notre environnement social &#8211; de passer du village à la vie urbaine, par exemple &#8211; et de rendre celui-ci plus vaste et plus complexe. Mais cette nouvelle organisation exige des capacités de communication à la hauteur. Quand les deux se combinent, c&#8217;est bien tout notre rapport à l&#8217;espace et au temps qui change, notre modèle de civilisation. Et notre empathie qui s&#8217;élargit.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Par exemple ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Prenez le temps des cueilleurs et des chasseurs. La principale source d&#8217;énergie dont dispose l&#8217;homme est alors son corps. Le langage est fruste, on ne communique qu&#8217;avec ses proches, la sociabilité ne dépasse pas les membres de la famille ou de la tribu. Avec les premières grandes civilisations hydrauliques &#8211; notamment les Sumériens -, qui maîtrisent l&#8217;irrigation et développent des systèmes d&#8217;agriculture centralisés et complexes, la vie urbaine et l&#8217;échange d&#8217;argent apparaissent. Une première révolution énergétique a eu lieu : la capacité à stocker le grain. Mais cette civilisation plus complexe exige une forme de communication plus élaborée que la simple parole : c&#8217;est le début de l&#8217;écriture cunéiforme. Que ce soit au Mexique, au Moyen-Orient ou en Chine, toutes les civilisations hydrauliques ont vu apparaître l&#8217;écriture. Et vu l&#8217;empathie gravir un nouvel échelon : grâce au grain stocké, les gens gagnaient en autonomie, ce qui leur permettait de développer des relations avec des « familles » de plus en plus larges, bien au-delà des liens du sang. Sautons encore quelques siècles jusqu&#8217;à la révolution industrielle : grâce à la vapeur, les communications s&#8217;accélèrent, l&#8217;impression de livres devient bon marché, la pensée se répand, on partage l&#8217;information et on change une fois de plus de « civilisation ». C&#8217;est le temps de la conscience « idéologique » des Lumières : l&#8217;empathie s&#8217;est élargie à une nouvelle famille fictionnelle appelée&#8230; l&#8217;Etat-nation. Et sur un territoire où l&#8217;on parle plus de deux cents langues apparaissent soudain « la France » et « les Français » unis par une histoire commune&#8230; quelque peu fictionnelle elle aussi, car fondée sur un récit autant légendaire qu&#8217;avéré.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Et au XXe siècle ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On observe une nouvelle rencontre entre, d&#8217;un côté, la révolution électrique et pétrolière et, de l&#8217;autre, le téléphone. La famille humaine lointaine devient soudain accessible, le voyage se généralise, ainsi que la conversation d&#8217;un bout à l&#8217;autre du monde. Du coup, la question devient pour nous la suivante : pouvons-nous imaginer &#8211; espérer même &#8211; étendre encore cette empathie ? Qu&#8217;elle atteigne toute l&#8217;humanité et même, au-delà, l&#8217;ensemble des espèces et la biosphère qui nous accueille, menacée par le réchauffement climatique ? Je crois que nous le pouvons. Et je suis aussi persuadé que, si nous n&#8217;y parvenons pas, nous sommes foutus, notre espèce est condamnée.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous prônez une nouvelle révolution énergétique, avec la sortie du modèle actuel, fondé sur les énergies fossiles, et l&#8217;entrée dans un nouveau système qui permettra à chacun de produire à bas coût sa propre énergie. Au même moment, la révolution des communications, avec Internet, est déjà en train de nous faire basculer dans un nouveau modèle de civilisation fondé sur une plus grande empathie. Mais l&#8217;actualité politique, économique et sociale violente qui nous entoure ne réduit-elle pas vos espoirs à des vœux pieux ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le débat reste ouvert. Mais je constate que, parmi les pdg de grands groupes et les chefs d&#8217;Etat que je conseille, et les étudiants en business à qui j&#8217;enseigne, beaucoup sont conscients de la nécessité de changer de modèle. Evidemment, quand un ancien système de communication et d&#8217;énergie atteint son apogée et se sent menacé, certains de ses dirigeants prennent peur. Or nous entrons dans une nouvelle ère, dans laquelle une production d&#8217;énergie différente, organisée en réseaux, va devoir s&#8217;imposer : des centaines de millions de petites entités produiront et partageront bientôt l&#8217;énergie comme on produit et partage l&#8217;information sur Internet. Les gros producteurs devront s&#8217;y faire, comme les producteurs de musique n&#8217;ont pas su le faire, puisqu&#8217;ils ont essayé de freiner l&#8217;échange de fichiers musicaux entre internautes par la loi et ont échoué. La résistance sera peut-être rude, mais la nouvelle convergence entre les formes d&#8217;énergie et de communication &#8211; ce que j&#8217;appelle dans mon livre la « troisième révolution industrielle » &#8211; se fera. C&#8217;est à ce prix que nous sauverons notre espèce.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>La « génération du millénaire », les 15-25 ans d&#8217;aujourd&#8217;hui, est l&#8217;avant-garde de ce combat ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Elle bouscule en tout cas toutes les « autorités » en matière d&#8217;énergie et de communication. Combien de parents ont vu revenir leurs enfants de l&#8217;école avec des questions qui fâchent : ta voiture, elle ne consomme pas trop ? Pourquoi ne fait-on pas le tri sélectif ? Notre mode de vie ne pollue-t-il pas trop ? Cette génération s&#8217;interroge sur la facture carbone, ne souhaite plus forcément s&#8217;enrichir ni avoir du pouvoir pour le pouvoir, elle veut une vie plus harmonieuse, moins nocive pour la planète. Elle nous bouscule !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous dites que l&#8217;extraordinaire extension de l&#8217;empathie humaine grâce aux réseaux sociaux devrait nous donner espoir. Mais cette émotion planétaire n&#8217;est-elle pas plus spectaculaire que profonde ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La révolution de l&#8217;Internet a connecté le système nerveux central de deux milliards de personnes. En quelques secondes, grâce à Facebook ou Twitter, des jeunes du monde entier ont été touchés dans leur chambre par le tremblement de terre en Haïti ou le tsunami japonais. Mais cette empathie est-elle réelle ? J&#8217;ai senti que la solidarité était réelle lorsqu&#8217;une jeune Iranienne, Neda, a été tuée dans les manifestations qui ont suivi les élections dans son pays. Quelques heures après sa mort, grâce à YouTube, le monde entier connaissait son histoire et pouvait s&#8217;identifier à elle. C&#8217;est cela, l&#8217;empathie mondiale. Mais je reconnais qu&#8217;Internet peut <em>réduire, </em>autant qu&#8217;augmenter, la capacité d&#8217;attention de chacun : c&#8217;est une source ininterrompue de stimulation mais aussi de dispersion, et l&#8217;empathie a besoin de profondeur et d&#8217;attention.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vous parlez de révolution, mais le « politique », au sens traditionnel du terme, est étrangement absent de votre livre. Vous misez plus sur la bonne volonté que sur le rapport de force ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le politique est présent dans ce projet, mais sous une autre forme. Nous travaillons en ce moment avec plus de cent vingt sociétés et des grandes villes comme Rome pour faire en sorte que cette troisième révolution industrielle voie le jour. L&#8217;ancienne politique est idéologique : elle correspond au modèle de gestion de la révolution industrielle du XIXe et du XXe siècle &#8211; avec sa distribution d&#8217;énergie et d&#8217;information organisée de façon verticale, centralisée et hiérarchisée -, et se traduit par le combat gauche-droite. La génération du millénaire, elle, ne parle jamais d&#8217;idéologie ! Quand on lui soumet un projet, elle sort son artillerie de questions : votre projet est-il collaboratif, <em>« open source »,</em> transparent et « non-excluant » ? Si oui, parfait. Sinon, passez votre chemin. Le mouvement est déjà en marche pour une collaboration « latérale », façon Wikipédia, et sa puissance est potentiellement énorme. Du côté des producteurs d&#8217;énergie, certains ont compris le message : ils savent que leur business, à l&#8217;avenir, ne sera pas de vendre des électrons à leurs clients, mais d&#8217;expliquer à ces derniers comment ils peuvent dépenser moins d&#8217;énergie. Et ils se lient déjà à des associations de consommateurs&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Combien de temps avons-nous pour lancer cette « révolution » des consciences ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est aux experts du réchauffement qu&#8217;il faut poser la question. 2014 semble être une année charnière : il faudra avoir lancé la révolution à ce moment-là pour inverser la tendance. Et quand on sait qu&#8217;il nous a fallu sept mois pour échafauder un plan « énergie » pour la seule ville de Rome, on mesure l&#8217;ampleur du défi&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Selon vous, qu&#8217;est-ce qui peut faire déclic ? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">La clé, c&#8217;est l&#8217;histoire qu&#8217;on raconte aux nouvelles générations. Il faut que les gens comprennent qu&#8217;une autre histoire est possible que celle qu&#8217;on leur a racontée jusqu&#8217;ici. Et c&#8217;est possible ! Nous avons développé le système politique, économique et culturel des Lumières en cinquante ans, entre la Révolution française et la première révolution industrielle. Pourquoi est-ce que ça nous prendrait plus de temps cette fois ?</p>
<p style="text-align: right;"><strong>Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard</strong></p>
<p style="text-align: right;">Télérama n° 3201</p>
<p style="text-align: left;"><strong>A lire :</strong></p>
<p><strong><em>•  Une nouvelle conscience pour un monde en crise,</em></strong><em> de Jeremy Rifkin, traduit de l&#8217;anglais (Etats-Unis) par Françoise et Paul Chemla, éd. Les liens qui libèrent, 2011, 656 p., 29 €.</em></p>
<p style="text-align: center;"><em><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/LivreJ.Rifkin.jpg"><img class="size-full wp-image-4543 aligncenter" title="LivreJ.Rifkin" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/LivreJ.Rifkin.jpg" alt="" width="132" height="200" /></a><br />
</em></p>
<p><em>•  <strong>L&#8217;Empire de la compassion,</strong></em><em> de Paul Audi, éd. Encre marine,2011, 146 p., 19 €.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><strong>Source</strong> : <a href="http://www.telerama.fr/idees/sortir-de-l-egoisme-pour-sauver-la-planete,68939.php">http://www.telerama.fr/idees/sortir-de-l-egoisme-pour-sauver-la-planete,68939.php</a></p>
<p>Article paru dans Télérama n°3201 – 18 mai 2011</p>
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		<title>La mondialisation est-elle coupable ?</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Jun 2011 13:54:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Lucette Bottinelli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretien avec...]]></category>
		<category><![CDATA[OPINIONS & DÉBATS]]></category>

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		<description><![CDATA[Désindustrialisation, inégalités, crise écologique…, de quoi la mondialisation est-elle responsable et quelles réponses y apporter ? Les analyses de deux économistes aux opinions contrastées Entretien avec Daniel Cohen, professeur d&#8217;économie à l&#8217;ENS et Jacques Sapir*, directeur d&#8217;études à l&#8217;EHESS La désindustrialisation et la montée des inégalités sont-elles, selon vous, liées à la mondialisation ? Daniel Cohen : L&#8217;impact [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong><em>Désindustrialisation, inégalités, crise écologique…, de quoi la mondialisation est-elle responsable et quelles réponses y apporter ? Les analyses de deux économistes aux opinions contrastées </em></strong></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/AlterEcoCohen-Sapir.jpg"><img class="size-full wp-image-4526 aligncenter" title="AlterEcoCohen-Sapir" src="http://www.nsae.fr/wp-content/plugins/AlterEcoCohen-Sapir.jpg" alt="" width="123" height="175" /></a></p>
<p><strong>Entretien</strong> avec Daniel Cohen, professeur d&#8217;économie à l&#8217;ENS</p>
<p>et Jacques Sapir*, directeur d&#8217;études à l&#8217;EHESS</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La désindustrialisation et la montée des inégalités sont-elles, selon vous, liées à la mondialisation ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Daniel Cohen :</strong> L&#8217;impact du commerce mondial sur l&#8217;emploi se situe principalement dans l&#8217;industrie. Mais la réciproque n&#8217;est pas vraie : le gros des destructions d&#8217;emplois dans le secteur industriel tient davantage aux gains de productivité qu&#8217;au commerce mondial. Au cours des dernières années, ceux-ci ont été deux à trois fois supérieurs dans le secteur industriel &#8211; de l&#8217;ordre de 4 % &#8211; à ce que l&#8217;on observe en moyenne dans le reste de l&#8217;économie. Autrement dit, pour produire la même quantité de biens industriels, il faut 4 % de travailleurs en moins chaque année. Au total, on peut dire que 10 % à 15 % des destructions d&#8217;emplois industriels sont liés au commerce international, et de 85 % à 90 % aux gains de productivité.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut d&#8217;ailleurs suivre leur impact d&#8217;une autre manière : en examinant la part du secteur industriel en volume, c&#8217;est-à-dire en neutralisant l&#8217;effet de la baisse des prix sur le partage de la valeur ajoutée. Si la mondialisation était responsable de la désindustrialisation, alors la part de l&#8217;industrie devrait se contracter en volume, à mesure que le <em>quantum</em> de biens fabriqués se réduit. Or, ce n&#8217;est pas le cas. De 1997 à 2007 par exemple, c&#8217;est-à-dire au moment où la mondialisation explose véritablement, la part en volume de l&#8217;industrie reste constante. Le commerce international n&#8217;est donc pas le principal coupable de la désindustrialisation, même s&#8217;il y contribue. A l&#8217;inverse, les pays qui ont le mieux défendu leur emploi industriel, comme l&#8217;Allemagne, sont des pays fortement exportateurs.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jacques Sapir :</strong> Je m&#8217;explique la désindustrialisation d&#8217;une autre manière. En réalité, c&#8217;est un phénomène relativement récent. Jusqu&#8217;au milieu des années 1990, les gains de productivité dans les pays émergents n&#8217;étaient pas de nature à modifier le rapport de forces avec les pays dominants. En revanche, depuis le milieu des années 1990, on observe des gains de productivité très importants dans des pays comme la Chine ou en Europe de l&#8217;Est. Dès lors, des activités, par pans entiers, quittent les pays industrialisés.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant, le fait que les sociétés restent très souvent localisées dans ces pays mais se livrent désormais à un assemblage de composants qui proviennent d&#8217;ailleurs tend à masquer l&#8217;impact global de ce processus. La capture de la valeur ajoutée par ces entreprises tend à minorer le rôle des sous-traitants. Quand on tient compte de ces biais comptables, même un pays comme l&#8217;Allemagne connaît la désindustrialisation. Les économistes allemands parlent d&#8217;ailleurs du passage du &#8220; <em>made in Germany</em> &#8221; au &#8220; <em>made by Germany</em> &#8220;.</p>
<p style="text-align: justify;">Si l&#8217;on raisonne non en &#8220; valeur ajoutée à prix constants &#8221;, ce que fait Daniel Cohen, mais en temps de travail, la déperdition d&#8217;activité aux profits de ces pays émergents est très nette. Et comme l&#8217;accroissement des salaires dans les émergents est plus lent que dans les pays anciennement industrialisés, il se crée un décalage en termes de coût du travail et une concurrence de plus en plus dure sur les salaires et les avantages sociaux. Pour un nombre croissant de salariés, le message des entreprises est très clair : &#8220; si vous n&#8217;acceptez pas, on délocalise dans un autre pays. &#8221; Ces délocalisations peuvent être directes mais aussi indirectes, par exemple lorsqu&#8217;une entreprise conçoit un produit et décide de le produire dans un pays émergent plutôt qu&#8217;en Allemagne ou en France.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, il faut souligner la capacité de certains pays, essentiellement la Chine et l&#8217;Inde, à remonter en gamme. Ce qui remet en cause l&#8217;idée selon laquelle nous pourrions conserver les productions à plus haute valeur ajoutée, maintenant ainsi notre avantage compétitif. Au contraire, on assiste à un phénomène de rattrapage tout à fait normal et prévisible.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L&#8217;impact de la mondialisation sur l&#8217;emploi est-il très important ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J. S. :</strong> Il l&#8217;est en effet, mais à condition d&#8217;intégrer tous les facteurs. Il y a un effet de délocalisation directe (une usine quitte la France) ; un effet dit &#8220; indirect &#8221; qui prend en compte la conception de produits faits pour être fabriqués dans ces pays émergents et être après réimporter ; et un effet de dépression salariale, qui entraîne une stagnation du marché intérieur, en raison de la pression exercée par ces pays émergents. Selon moi, si l&#8217;on éliminait les effets du libre-échange, le taux de chômage en France en 2007 aurait été de l&#8217;ordre de 3 %ou 3,5 %, au lieu de 8 %. En outre, le salaire médian en France stagne tandis que le salaire moyen continue d&#8217;augmenter. Cela a évidemment des conséquences sur le niveau de la demande intérieure, et donc sur l&#8217;emploi.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D. C. :</strong> L&#8217;argument selon lequel la mondialisation produit des effets à la fois sur l&#8217;emploi et sur la rémunération nous ramène à la question des inégalités. En réalité, la plupart des facteurs qui expliquent leur montée se sont mis en place avant que la mondialisation ne batte son plein entre 1995 et 2005. C&#8217;est le cas de la réorganisation des entreprises, dès les années 1980, laquelle s&#8217;accompagne, ce n&#8217;est pas un hasard, d&#8217;une désyndicalisation qui fait voler en éclats les normes salariales auparavant garanties par les syndicats. C&#8217;est ce tournant &#8220; paradigmatique &#8221; des années 1980 qui est à mes yeux le moment crucial. Comme le dit très bien le philosophe Peter Sloterdijk, la chute du mur de Berlin joue aussi son rôle. Avant, les ouvriers qui voulaient obtenir gain de cause pouvaient regarder vers l&#8217;Est pour rappeler que la paix sociale avait un prix. Ce n&#8217;est plus le cas ensuite.</p>
<p style="text-align: justify;">Au total, la mondialisation apparaît comme un phénomène assez tardif dans cette séquence. Quand elle commence à produire pleinement ses effets à partir de la fin des années 1990, les dés sont déjà jetés.</p>
<p style="text-align: justify;">Une nouvelle explication des inégalités doit être avancée cependant. C&#8217;est l&#8217;apothéose du 1 % le plus riche dont parle Thomas Piketty et qui se détache du reste de la société. Mais ce phénomène a moins à voir avec la mondialisation qu&#8217;avec la financiarisation. Une petite élite a en réalité réussi à capter une rente, comme le montre pour la France les travaux d&#8217;Olivier Godechot **.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La mondialisation peut-elle se poursuivre dans un contexte de crise écologique ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D. C. :</strong> La question majeure que pose la mondialisation aujourd&#8217;hui, c&#8217;est en effet la question écologique. Le problème que la Chine représente pour le monde réside principalement dans l&#8217;encombrement de la planète et de l&#8217;écosystème, et la hausse du prix des matières premières. D&#8217;un point de vue comptable, il semble que l&#8217;on puisse dire que les bénéfices de la mondialisation ont été globalement positifs jusqu&#8217;à 2005-2006 en termes de pouvoir d&#8217;achat. Les classes laborieuses ont pu avoir accès à des biens manufacturés moins chers. Mais arrive un moment où ce bénéfice ne suffit plus à compenser la hausse du prix des matières premières. L&#8217;effet d&#8217;entraînement de la Chine sur l&#8217;économie mondiale, à l&#8217;heure où elle cherche un modèle de croissance plus autocentré, risque d&#8217;être beaucoup plus faible que son pouvoir de nuisance sur le prix des matières premières. C&#8217;est le vrai moment de bascule.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J. S. :</strong> A long terme, c&#8217;est vrai. Mais, dans l&#8217;immédiat, il faut prendre en compte la dimension financière des marchés de matières premières. A travers le jeu des marchés de dérivés, toutes les matières premières sont devenues des placements. Certains mouvements de hausse ne s&#8217;expliquent pas autrement. A partir de fin 2009, le prix du pétrole est reparti à la hausse, mais, dans le même temps, le stockage du pétrole a augmenté. La production était donc largement supérieure à la consommation. Il y a là quelque chose qui ne peut s&#8217;expliquer que par la dimension financière. L&#8217;idée de l&#8217;épuisement des ressources va jouer, mais à long terme. Dans l&#8217;immédiat, il faut mettre l&#8217;accent sur la dimension purement financière des marchés de matières premières.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D. C. :</strong> A partir du moment où on atteint le pic pétrolier, les <em>commodities</em>, et notamment le pétrole, cessent d&#8217;être un bien productible. Jusque-là, l&#8217;offre, la demande et le coût de fabrication déterminent le prix. A partir du pic pétrolier, on entre dans une situation de rareté, il y a une rente à se partager. Et c&#8217;est parce qu&#8217;il y rareté que le terrain est propice à la financiarisation.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J. S. :</strong> Je ne suis pas convaincu. Si le prix du pétrole s&#8217;installe de manière stable à 130 ou 140 dollars le baril, alors les pétroliers vous diront qu&#8217;on a des réserves mondiales pour environ deux cents ans. A 80 dollars le baril, les réserves seront épuisées en 2055 ou 2060. La question des réserves est dépendante du prix. Si on peut voir le prix du pétrole augmenter en même temps que le stockage, c&#8217;est parce qu&#8217;il y a aussi une question monétaire. A partir du moment où un doute assez radical porte sur la valeur du dollar, de l&#8217;euro et généralement sur les monnaies, tout le monde cherche d&#8217;autres supports capables de conserver la valeur. Dès la fin de 2007, les banques d&#8217;affaires voulaient se dégager des marchés monétaires sur lesquels elles avaient massivement investi pour aller vers autre chose, et notamment vers les matières premières. Ce processus a été accéléré par la crise financière de 2008 et est aujourd&#8217;hui absolument majeur. Bien sûr, on aura des problèmes d&#8217;épuisement des ressources à la fin du siècle. En même temps, chaque fois que les prix montent, on découvre de nouvelles réserves et de nouvelles formes d&#8217;utilisation.</p>
<p style="text-align: justify;">Fondamentalement, aujourd&#8217;hui, la question que l&#8217;on doit se poser est celle de l&#8217;usage de ces ressources naturelles comme réserves de valeur, une fonction essentiellement financière qui entraîne une hausse des prix et favorise leur volatilité. C&#8217;est très grave, car on ne peut plus construire une politique de substitution en situation de très grande volatilité des prix.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Sommes-nous arrivés à un point où, comme le suggère un nombre croissant d&#8217;observateurs, il faudrait avoir recours à des solutions protectionnistes ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J. S. :</strong> Oui, mais la question est de savoir comment. Il y a un protectionnisme de nature écologique, qui consiste à taxer les produits provenant de pays qui n&#8217;appliquent pas certaines réglementations. Se pose ensuite la question de la différence en matière de coût salarial. Peut-on induire une convergence vers le haut ? On pourrait imaginer des mesures protectionnistes qui soient associées, par des accords internationaux, à des mécanismes par lesquels les pays qui ont des droits de douane acceptent de rétrocéder ces recettes aux pays taxés pour financer la mise en place progressive de formes de protection sociale. C&#8217;est ce que l&#8217;on pourrait appeler du protectionnisme altruiste : &#8220; on va vous taxer jusqu&#8217;à ce que votre niveau de protection sociale soit à peu près équivalent au nôtre, tout en vous permettant, par des transferts financiers, de monter en puissance beaucoup plus rapidement. &#8221;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D. C. :</strong> Il y a eu un grand débat sur les excédents aberrants de la Chine qui sont montés à plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB). La sous-évaluation du yuan a joué en la matière un rôle important. On ne peut s&#8217;entendre sur un système commercial, et accepter de voir les accords ruinés par des déséquilibres durables de la valeur des monnaies.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais le problème central est celui de l&#8217;instauration d&#8217;une gouvernance mondiale dans laquelle on puisse incorporer les différentes normes, qu&#8217;elles soient sociales ou environnementales. L&#8217;Organisation internationale du travail (OIT) produit des normes très précises sur les conditions de travail dans tel ou tel secteur. Il en faudrait l&#8217;équivalent en matière environnementale. Et toutes ces normes devraient pouvoir être incorporées dans un système global, dont l&#8217;Organisation mondiale du commerce (OMC), qui en serait solidairement responsable. Il ne faut pas oublier que le bien le plus précieux, dans la période actuelle, est le multilatéralisme. Sans institutions multilatérales fortes, on restera dans le chaos.</p>
<p style="text-align: right;">Propos recueillis pour <em>Alternatives Economiques</em></p>
<p style="text-align: right;">par Christian Chavagneux et Thierry Pech</p>
<p style="text-align: right;">
<p style="text-align: left;"><strong>* </strong>Jacques Sapir vient de publier « <em>La démondialisation </em>» Ed. Le Seuil, 2011.</p>
<p style="text-align: left;">** Voir l’article publié page 40 dans ce même numéro d&#8217;<em>Alternatives Economiques</em>, disponible sur :</p>
<p><a href="http://www.alternatives-economiques.fr/comment-la-finance-fait-exploser-les-inegalites_fr_art_1094_54437.html">http://www.alternatives-economiques.fr/comment-la-finance-fait-exploser-les-inegalites_fr_art_1094_54437.html</a><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Source </strong>: Article issu du dossier « <em><a href="http://www.alternatives-economiques.fr/mondialisation-nbsp---le-debut-de-l_fr_art_1094_54460.html">Mondialisation : le début de la fin ?</a> » </em>publié dans<em> </em><em>Alternatives Economiques </em>n° 303 &#8211; juin 2011 (en kiosque actuellement).</p>
<p><a href="http://www.alternatives-economiques.fr/">http://www.alternatives-economiques.fr/</a></p>
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